Les sciences sociales françaises se font kaki sous l'influence militaire croissante


Dans son discours d'adieu du 17 janvier 1961, le Président Dwight D. Eisenhower a mis en garde ses compatriotes contre le développement d'un MIC aux États-Unis, à savoir une intégration croissante de l'établissement militaire et des industries de l'armement. Eisenhower craignait que cette alliance n'encourage la production d'une expertise biaisée dont la fonction principale serait de justifier de nouvelles guerres et de nouveaux programmes d'armement.

Cette tendance était déjà évidente dans les études réalisées par la société Rand et certains autres groupes de réflexion du MIC. Par conséquent, la principale préoccupation d’Eisenhower était que la militarisation du savoir empiéterait sur un domaine traditionnellement plus indépendant: le monde universitaire. Le président américain a estimé que si un tel "complexe universitaire militaro-industriel" était formé, il n'y aurait plus de contre-pouvoir et "les politiques publiques deviendraient des prisonniers d'une élite techno-scientifique".

Une telle tendance menace le monde universitaire français. En 2014, le ministère des Forces armées (anciennement ministère de la Défense) a financé la création de l'Université Paris 1. En 2016, ce même ministère a lancé un programme national intitulé "", qui a permis aux établissements d'enseignement supérieur d'obtenir un "Centre d’excellence pour la défense et la stratégie ", assorti d’une subvention de 300 000 euros. En 2018, la direction du renseignement militaire (direction du renseignement militaire) et le CNRS ont signé une convention qui encourage les chercheurs experts en régions considérées comme «stratégiques» à débattre des résultats de leurs recherches.

Le partenariat a été fortement. En 2019, le CNRS et le ministère des Forces armées ont coparrainé et co-créé un «Groupement d’Intérêt Scientifique» réunissant des universitaires et des consultants travaillant sur des questions «de défense et de stratégie». Ces initiatives s'inscrivent de plus en plus dans le contexte plus large de l'armée française.

Des groupes de réflexion néoconservateurs…

Certes, il y a eu d'autres tentatives de militarisation du monde universitaire français. Pendant la guerre froide, le ministère de la Défense créa des instituts de recherche inspirés du modèle américain de think tanks: l'Institut français d'études stratégiques (IFDES) du général André Beaufre en 1962-1963, puis la Fondation pour les études. Défense nationale (FEDN) du général Lucien Poirier (1) en 1972. À la fin de la guerre froide, ce dernier a changé de statut et est devenu la Fondation pour les études de défense (FED). La majeure partie du financement a été fournie par les industries de la défense: aérospatiale, Cogepag, Dassault, Elf-Aquitaine, GIAT Industries, Matra-Défense, SNECMA, SNPE, Sofresa et Thomson. Par la suite, FED a été intégrée à la Fondation pour la recherche stratégique (), qui est régulièrement qualifiée de "groupe de réflexion néoconservateur" français.

Ce bref aperçu montre qu’il existe une collaboration de longue date entre la recherche universitaire, l’armée et l’industrie de la défense en France. Cependant, ces initiatives n’ont pas révolutionné le champ des études universitaires françaises sur la guerre, car la plupart des spécialistes ont observé avec scepticisme cette dynamique. Le . Dans un contexte de diminution des financements traditionnels, plusieurs chercheurs – dont quelques critiques et critiques – se sont résignés à accepter des financements de l'armée.

Trois cas – États-Unis, France et Allemagne

Pour comprendre les enjeux de la militarisation des sciences humaines et sociales de la guerre, on peut se reporter aux recherches publiées sur le cas des États-Unis pendant la guerre froide. Sur la voie, entre autres, du projet Camelot, du Pentagone et de la CIA ont massivement financé des études sur la psychologie, la sociologie, l’anthropologie et les sciences politiques de pays considérés comme proches de l’ennemi communiste. Cette production a contribué à légitimer l’interventionnisme américain en Asie du Sud-Est et à soutenir les régimes autoritaires en Amérique latine (2). De plus, ces fonds sont allés de pair avec la formulation de questions de recherche et la marginalisation d’approches considérées comme opposées à l’orthodoxie dominante. Craignant de déplaire à ses donateurs en matière de sécurité, les établissements universitaires hésitaient à soutenir ces approches alternatives ou critiques (3). Dans des cas extrêmes, les universitaires ont même pleinement adhéré aux objectifs politiques du gouvernement américain (4).

En France, les partisans de l'utilisation des fonds de la Défense pour financer leurs recherches entendent se protéger contre ces biais potentiels en appelant à une diversification des sources de financement. Cependant, on ne sait pas quelles autres sources de financement seraient possibles. Ouvrir des fonds de recherche à des États étrangers ou à des groupes armés non étatiques soulèverait des problèmes éthiques et juridiques. Quant aux ONG anti-militaires, elles n’ont pas le même pouvoir financier – pour le moins qu'on puisse dire – que le complexe militaro-industriel. Il est donc difficile de voir comment ils pourraient contrebalancer les biais susmentionnés. Plus fondamentalement, la recherche scientifique ne consiste pas à atteindre un équilibre entre une variété de parties prenantes. Il tire plutôt sa légitimité de l'organisation collective de l'évaluation du travail des chercheurs exclusivement par leurs pairs et de la réflexe vis-à-vis de leurs objets et de leurs donateurs.