L’édition tourne en (chiffres) ronds

Ce n’est pas un fait spécifique au milieu de l’édition : les célébrations diverses aiment s’appuyer sur des chiffres tout ronds.

A bien réfléchir, c’est une idée qui ne repose sur rien de très concret mais qui donne une accroche commode pour une foule de titres fourre ­tout : 50 recettes pour enfants difficiles, 100 fiches de révision pour le bac, 101 trucs de belle­-mère qui ont fait leurs preuves (chez ma belle­-mère surtout), les 1000 lieux qu’il faut avoir vu dans sa vie, à coupler avec les 1001 vins qu’il faut avoir goûté, pour s’assurer des émotions fortes durant les trajets et mettre un coup aux économies de nabab que l’on aura pris soin de se ménager à cet effet.

Au mieux peut­-on imaginer un vague sentiment d’achèvement à fêter, comme à partir de ce mois-ci, les 50 ans de la collection GF ­- vous savez, ces couvertures assez raffinées avec un cadre blanc et le nom d’un auteur mort­ – ou en novembre les 100 ans de l’armistice de la Première Guerre Mondiale. On peut aussi prévoir pour l’année prochaine quelques nouveautés pour les 200 ans de la bataille de Waterloo, les 500 ans de celle de Marignan ou les 2500 ans de la naissance de Protagoras, agnostique célèbre dont nous ne vous ferons pas l’affront de refaire la biographie.

En attendant, dans le foisonnement des possibilités et parce que la rentrée en librairie est un combat contre le temps, contre les fournisseurs et les listes scolaires incomplètes ou approximatives, nous optons pour la célébration de la fin de la Grande Guerre en trois titres que nous recommandons chaudement, lesquels se cachent sur les bas­ côtés des sentiers battus par Céline, Genevoix et Remarque.

La Bataille d’Occident : “Petit livre à l’humour salvateur”

(Éditions Babel, Éric Vuillard)

Dans ce petit livre à l’humour salvateur, Éric Vuillard fait tenir un grand récit d’historien, mais sans l’objectivité froide habituellement de rigueur dans cette branche des sciences humaines. Il s’engage, un peu désabusé et fataliste, prend parti contre l’aveuglement des camps, les horreurs réciproques, la vanité des dirigeants. Il reconnaît son incompréhension parfois mais réussit des rapprochements d’idées inattendues plus souvent encore, trouve la faille anodine pour dire la triste réalité derrière les poncifs historiques, touche aux petits riens qui ont le poids de tout. Le récit ne se veut pas exhaustif mais il embrasse la plupart des aspects du conflit : un descriptif du monde puis des forces en présence, un attentat à Sarajevo, de nombreux portraits, quelques tranchées anonymes, le Chemin des Dames, des gueules cassées et la longue après-­guerre. C’est beau et c’est triste, c’est léger ou effroyable, un peu tout ça, on ne sait plus bien, mais c’est toute sa force.

La Grande Guerre des écrivains – D’Apollinaire à Zweig : “L’efficacité brute de l’expérience”

(Éditions folio, textes choisis et présentés par Antoine Compagnon)

800 pages, plus de 50 auteurs, pour une anthologie structurée en cinq thématiques avec une introduction avancée pour Américains, Italiens, Suisses, Anglais, Français : les plus grands ­Jünger, Hemingway, Kessel, Barbusse…­ côtoient les moins connus ­Fondane, Paulhan, Chack…­ mais avec la même efficacité brute que confère l’expérience du vécu à l’écrivain. La mosaïque des styles et des sensibilités concourent à redonner corps à une guerre dans son ensemble, des prémices à son héritage. Mentionnons la qualité de la préface, une cinquantaine de pages sur le travail d’Antoine Compagnon, plongé un an durant dans ces journaux, ces romans et ces lettres et articles. Expérience éprouvante mais primordiale pour nous transmettre l’historique des textes choisis. Il analyse leur portée et leur reconnaissance à travers le temps, décèle les non-­dits et les repentirs. Un texte précieux pour comprendre comment les acteurs/auteurs ont perçu en vieillissant leur expérience de la guerre et comment leurs écrits ont traversé les années.

14 : “Un conflit qui les dépasse”


(Éditions de minuit, Jean Echenoz)

Un roman d’une centaine de pages dans la tradition du récit initiatique d’une poignée d’amis jetés dans un conflit qui les dépasse. La mobilisation dans l’insouciance, les premières marches forcées, les premières balles et la mort aléatoire. Certains reviendront, d’autres non et il faudra vivre avec les séquelles psychiques ou physique, dépasser l’horreur de quatre années infernales. Comme tous les écrits de Jean Echenoz, celui­-ci se démarque par son phrasé impeccable, un ton faussement détaché qui n’en souligne que mieux l’absurde cruauté de ce vaste “opéra sordide et puant”. Un livre qui a le dépouillement des fictions assez fortes pour se passer de fioritures tape ­à ­l’oeil.

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