Cinéma et télévision : les mauvais modèles du travail

La psychologie regorge de recherches scientifiques aux résultats surprenants sur les relations entre individus, normes et influence. Ces études nous montrent à quel point l’être humain est fondamentalement psychosocial, sensible aux interactions, avec une tendance prononcée pour les comportements collectifs voire moutonniers.

En regardant la télé cette semaine, je n’ai pu m’empêcher de faire le lien avec ces grands principes de l’imitation sociale. Combien de films, de documentaires, de séries et de jeux TV en tous genres font la promotion de comportements malsains au travail, susceptibles d’être adoptés dans la réalité ?
Bien sûr, ces instantanés professionnels au cinéma ou à la télévision sont d’abord une vision projetée du monde tel qu’on se le figure dans une société et un temps donnés. A l’image du film “Les temps modernes” de Chaplin en 1936. Mais ces films, leurs héros et leurs attitudes, qu’on peut apprécier sans réfléchir sont aussi susceptibles d’influencer nos comportements quotidiens.

Je me souviens de Bernard Tapie (j’ai conscience de la brutalité du retour en arrière proposé), symbole du narcissisme entrepreneurial d’il y a 30 ans. Dans les années 80, l’homme d’affaire devient une star et son message un modèle : “pour un être un bon entrepreneur, il faut être efficace. Et pour être efficace, il ne faut pas faire dans l’humain”. Un carton sur les plateaux de télé, dans les librairies et chez tous les apprentis managers.

Ce modèle dévastateur concordera en tous points à l’époque, et ce n’est pas un hasard, à une nouvelle façon de manager par le stress. Modèle qui va rencontrer  beaucoup de succès et demeurer encore bien vivant des décennies après. France-Telecom et certaines diapos de son Powerpoint de 2007 ” Réussir Act “, destinées à la formation de ses managers en restent une sinistre illustration.

L’idée que le vécu psychique (la façon dont on ressent intérieurement les choses) soi-disant subjectif, doit s’effacer devant les impératifs économiques (une réalité qu’il faut accepter) soi-disant objectifs, a produit depuis une terrible dégradation des potentiels humains dans les organisations de travail.

Certaines entreprises peinent encore aujourd’hui à s’en remettre, dont France-Télecom/Orange qui a revu sa ligne d’action en 2010  mais dont les questions liées aux suicides de ses salariés persistent (10 personnes décédées entre janvier et mai 2014).

Certains modèles devraient faire réfléchir… Associer devant des millions de téléspectateurs la réussite, la fierté et le courage à la compétition, au mépris et à l’agressivité ne peut que conforter des comportements inadaptés dans la vie réelle. Même revêtus de l’apparence du divertissement, des jeux comme Koh Lanta ou Le maillon faible seront étudiés un jour pour le cynisme auquel ils encouragent.

Comment ignorer par ailleurs les huit années d’exercice à la télé de Jack Bauer, modèle magnifié et dopé à la testostérone dans la série 24h (qui a  fait son retour dans une 9e saison) ? Au sein des bureaux de la CTU ou à l’extérieur, le pragmatisme l’emporte sur l’émotion et la violence est le plus sûr moyen d’atteindre ses objectifs. Jack Bauer nous expliquera comment construire un “vivre ensemble” avec ça…

Et que dire de la série NCIS, de l’importance donnée au personnage Gibbs et à ses comportements insupportables de petit chef ? Lequel aime arriver derrière ses collaborateurs pour les surprendre et les rabaisser en public (mais qui peut bien rire devant sa télé de ça ?). Sans parler du sous-fifre Dinozzo qui adore mettre des claques dans la nuque de son collègue Mc Geedes pour lui signifier son éternel statut de débutant… Sans lien avec la réalité, vraiment ?

Sur la chaîne américaine National Geographic, dans la série documentaire Air Crash, vous aurez peut-être entendu un jour un responsable du bureau d’enquête de l’aviation lancer à son équipe : “Allez, les gars, au boulot !”. Serait-il à craindre que toute personne au travail, ingénieur en aéronautique y compris, ferait des concours de “tapette et barbichette” tant que le chef en cravate n’a pas donné ses ordres ?

N’oublions pas le sadisme entre collègues dans le franchouillard Caméra café du début des années 2000. Et la cruauté “admirable” de l’actuel héros de House of cards ainsi que celle de Léonardo Di Caprio dans Le loup de Wall Street qui soutiennent l’exact opposé de ce qui devrait être la norme au travail aujourd’hui : la coopération, le respect, la confiance mutuelle et ce qui en résulte, l’intelligence collective et la créativité permanente. Mais peut-être se trouve-t-on encore dans un monde où cette réalité-là tient trop du cinéma.

Raphaël Garcia

Les commentaires sont clos.

  1. Un article de bon sens qui alimente un sujet hélas trop actuel. Mentionnons également que l’éducation dispensée dans les structures officielles encourage encore souvent la compétition entre les individus. Si une évaluation individuelle est indispensable, avec des notes et des appréciations, l’esprit dans lequel se déroule l’enseignement français n’a guère changé depuis le 19e s. L’école, le collège, le lycée, l’université, demeurent empreints de notions d’une réussite plaçant l’individu à un “rang” (par exemple, le classement de Shanghaï des universités)en privilégiant quelques critères peu pertinents lorsqu’il s’agit de comprendre la place sociale d’un individu, sa fonction relationnelle, et non pas seulement économique. Voir à ce sujet “Un nouveau modèle économique” du Prix Nobel d’Economie, Armartya Sen, qui, dans un langage clair, se distancie de tels critères et redonne à l’être la place qui est la sienne dans un monde qui glorifie l’avoir.
    (Patricia Chirot, ingénieure en formation professionnelle, doctorante en sciences de l’éducation)

    Chirot Patricia le vendredi 5 décembre 2014 à 11h41