A Dijon, vivre sur l’eau, ça coûte zéro !

Photo Jonas Jacquel

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Quelques passants, deux trois cygnes qui rentrent mollement dans l’eau et deux pêcheurs. Une poignée de promeneurs ne prend pas le temps de jeter un œil aux bateaux. Des jeunes traînent vers les toilettes publiques, une grand-mère s’aventure dehors et se pose sur un des bancs. Voilà le tableau du tel qu’il se dessinait à la mi-octobre. Un lieu qui fait vide lorsque la saison ne se prête plus à flâner autour des coins d’eau. Pour autant, nombreuses étaient les péniches amarrées à quai, arborant chacune fièrement leur drapeau.

Le calme imperturbable du port se suffit-il à lui même pour attirer tant de barques ou y a-t-il un mystère noyé au fond du canal ?

“Nous avons entendu dire que le capitaine avait disparu”

Parmi les embarcations qui mouillent à quai, il y en a une qui hisse un drapeau à la feuille d’érable. Quoi de plus intrigant que des cousins canadiens dans les eaux dijonnaises ? Nous sommes un lundi, l’après-midi vient de débuter et il y a du mouvement dans la cabine de la péniche. Après un coup sur un des carreaux, les deux hôtes nous ouvrent leur porte.

Comment un couple de Canadiens sexagénaires se retrouve-t-il à amarrer à Dijon, alors que nombreux sont ceux en ville à ignorer l’existence même du port ? Bob, le mari, cherche ses mots en français et les sort avec sa voix rocailleuse : “je suis Canadien, mais je suis né en Angleterre. J’ai la double nationalité”. Bien qu’il n’ait jamais été marin, il a toujours pratiqué des loisirs nautiques, notamment l’aviron, très développé dans les pays anglo-saxons. “Nous vivons en Belgique, nous avons une maison à Bruxelles. Mais c’est plus avantageux pour nous de vivre sur un bateau en France. Je suis retraité et l’État français taxe ma pension à hauteur de 9%. En Belgique, l’État prélève 51%”. Le choix est vite fait.

Photo Jonas Jacquel

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Habitués des eaux depuis plus de 13 ans, Bob et sa femme naviguent uniquement entre la Belgique et la France. Ce n’est pas la première fois qu’ils passent par Dijon, checkpoint obligatoire pour se rendre à Saint-Jean-De-Losne. Mais “depuis nos derniers séjours ici, quelque chose a changé. À Saint-Jean-De-Losne, nous avons payé à peu près 165€ pour le mois, ici à Dijon, rien”.

Dans la cabine qui fait office de salon, sa femme pianote sur Skype sur son ordinateur. La péniche est donc raccordée à l’électricité. Sur le pont, une lessive est étendue. Là encore, nul doute, les deux Canadiens ont un accès à l’eau courante. Ils ont effectivement tous les avantages du port sans le moindre inconvénient. “Je ne sais pas pourquoi, mais personne de la capitainerie n’est venu nous voir. Il y avait un capitaine par le passé. Des personnes appointées nous ont dit qu’il avait disparu. On a bien eu des visiteurs, mais ils nous ont dit qu’on n’avait rien à payer”.

Combien ça coûte ?

Ça ne coûte rien de vivre au port du canal ? Pour le savoir, nous appelons la mairie, nous présentant comme Marc, vivant à Saint-Jean-De-Losne et souhaitant passer quelques jours à Dijon avec sa péniche avant la fin de la saison haute. Une simple question : quels sont les tarifs pratiqués à Dijon ?

Au premier appel, soupir de désespoir de la standardiste. Visiblement, elle n’a pas souvent l’occasion de renseigner ces informations au téléphone. Après un silence, elle nous communique le numéro de la capitainerie “qui sera plus à même de vous répondre”. Deuxième coup de fil, en direction de ladite capitainerie. Après avoir pianoté le code à 10 chiffres, le résultat est immédiat : “le numéro que vous demandez n’est plus attribué”…

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Retour à la mairie. Nous expliquons la situation à la standardiste, qui n’a que pour seule réaction un “ah” de surprise. Puis, en transitant de service en service, nous retrouvons la première standardiste qui nous confie un nouveau numéro, celui de voie navigable de France, qui est censée gérer la capitainerie. Nous aurons plus de chance avec VNF, qui, visiblement, a une ligne téléphonique en état de marche. Une secrétaire décroche, nous lui demandons les tarifs pour résider au port du canal et nous donne le numéro du responsable. Énième coup de fil, attente au bout du combiné… puis la précédente secrétaire décroche. “Bon, visiblement il n’est pas là…”. Fin de l’enquête qui termine en eau de boudin.

Il y avait pourtant une solution plus simple pour trouver les tarifs : un rapport du conseil municipal, lors de sa session du 30 septembre 2013. On y apprend que depuis le 31 mars, la mairie n’a pas reconduit la société Bourgogne vacances loisirs en camping, jusque là prestataire de service public, mais que c’est la ville elle-même “qui a repris la gestion de l’accueil des bateaux”. On y découvre aussi les nouveaux tarifs forfaitaires pratiqués :

  • Consommation des fluides (eau et électricité) : 4€/jour/bateau
  • Consommation d’eau : 2€/jour/péniche-hôtel
  • Collecte des ordures ménagères : 1€/jour

Avec les nouveaux tarifs de la municipalité, Bob et son épouse auraient dû payer 50€ de service pour rester une semaine et demi, un tarif “abordable” pour eux. Mais reste alors une question. Où est passé le capitaine censé faire payer ses services ?

Un “no man’s land”

La réponse tient en deux mots : “aucune idée”. Un autre usager du port nous rapporte “qu’avant avril, le système de location était mal fichu, mais le soir, le capitaine passait au port et faisait payer comme dans un camping. Mais depuis, il n’est plus là”.

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Entre-temps, la fin du bail de Bourgogne vacances loisirs en camping a entraîné une “bataille” entre VNF et la mairie. “Depuis qu’il n’y a plus de gestionnaire au port du canal, voie navigable de France revendique des choses. Selon eux, les emplacements sur l’eau leur appartiennent. Du coup, à tous les habitants qui restent plus de 21 jours à quai, la société leur demande de payer une sorte de taxe”.

Quant à la mairie, elle doit gérer l’eau et l’électricité. “Depuis cet été, je vois des passagers qui viennent, qui se branchent au réseau et qui partent ensuite sans avoir rien déboursé. Les usagers du port sont dans le flou. Ceux qui arrivent n’ont pas les codes pour aller aux douches, ce sont les bateliers déjà installés qui leur donnent ou bien les riverains qui leur disent où déposer leurs ordures…”, poursuit le même usager.

Des ordures qui sont gérées… par la société Sercol, qui est depuis cette année gestionnaire de services publics au camping du lac Kir. En bref, la situation est vaporeuse. Et dans cette brume, “seule VNF récolte son dû. Le reste, c’est un no man’s land. Le capitaine est un fantôme”.

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