Devenir(s) Français
Mardi 22 octobre, Pascal Mailhos, préfet de Côte-d'Or accueille officiellement 139 nouveaux français lors d'une cérémonie de naturalisation.

Jeunes, vieux, originaires d'Europe, d'Afrique ou d'ailleurs, tous sont désormais "nés à nouveau" français.  Derrière chaque carte d'identité, des histoires, des parcours, plus ou moins chaotiques. A chaque fois, une histoire d'intégration, d'identité.

Nous en avons retracé trois, celle de Yana, de Manuel et Maria De Jesus.
Yana, jeune femme d'origine russe, est venue en France pour "suivre son coeur".  Mariée à un Russe devenu français par un précédent mariage, elle vient d'être naturalisée à 31 ans, après avoir passé 9 ans en France.  A travers l'Europe et jusqu'à son petit village de Côte-d'Or, l'histoire est traversée par le souffle du romantisme russe. 
Maria De Jesus ne parlait pas un mot de français en arrivant à Beaune avec Manuel. Après avoir élevé leurs cinq enfants, elle travaille comme employée de maison. La naissance de leur petite-fille les a poussés à demander leur naturalisation. Après 33 ans de travail laborieux en France, ils peuvent enfin se dire "Français".
Manuel a quitté son Portugal natal en 1969, pour fuir le périlleux service militaire du dictateur Salazare. D'abord dans l'Yonne, où la communauté portugaise lui trouve un emploi dans une usine de production d'escargots, puis à Beaune, où il ramène, après leur mariage en 1980 au Portugal, Maria.
Nicolas Boeuf
Le Miroir Mag
 Pascal Mailhos, préfet de Côte-d'Or et les maires de communes du département, mardi 22 octobre 2013.
1 - Le parcours
Yana
Un cœur russe
  « Ma vie en Russie était toute tracée. Je n'avais aucune intention de partir. Mais j'ai suivi mon cœur, l'homme que j'aimais. Et que j'aime toujours ». L'histoire de Yana tient du romantisme des grandes épopées littéraires de son pays natal. Des quatre coins de l'Europe aux Philippines, la jeune Russe quitte sa banlieue moscovite à 22 ans, suit son acrobate de mari, franco-russe, en tournée. Avant finalement de s'installer, pour de bon, à Dracy-Chalas, en Côte-d'Or et de devenir, elle aussi, française.


Friazino est une ville scientifique fermée de 60 000 habitants à 30 kilomètres de Moscou « où l'on faisait des trucs de sécurité électronique top secrets » sous le régime soviétique. On y fait toujours de la sécurité électronique, mais ce n'est plus tenu secret. C'est dans ce domaine que travaille le père de la jeune Yana, étudiante en faculté d'économie internationale. Sa mère est directrice financière. « On peut très bien vivre à Friazino. Il y a tout ». Mais ce chemin de vie tout tracé qui se devine est bousculé par Maxime, originaire de Russie lui aussi, mais qui vit en France depuis plusieurs années, et de nationalité française par un précédent mariage. Il est acrobate et se produit pour une troupe de cirque. Après deux ans d'allers et retours entre la France et la Russie, Yana part le rejoindre définitivement. « C'était plus simple pour moi de commencer là-bas que lui de tout recommencer ici ».





Premier arrêt en France près de Gap, dans les Hautes-Alpes, point de chute régulier entre deux tournées en Europe avec le cirque « Désaccordé » de Maxime. Yana apprend le français seule, « dans les livres ». Vient la naissance de leur première fille, en 2008, entre deux étapes européennes et un mois et demi de volontariat dans une ONG protègeant les filles maltraitées aux Philippines. Alona a bientôt trois ans, et il faut penser à poser les valises pour qu'elle puisse aller à l'école. C'est en rendant visite à des amis, par hasard, que Yana et Maxime tombent sur une maison à Dracy-Challas, village de 60 habitants, près d'Arnay-le-Duc. Ils tombent sous le charme : « Ici ».


Yana, qui maîtrise maintenant le français, avec un accent tenace contre lequel elle se « bat », mais aussi l'anglais et le russe, trouve rapidement du travail dans le service export de plusieurs entreprises locales. En 2011, c'est la naissance de la petite « Nasta », Anastassiya, de son vrai prénom. Mariée à Maxime en 2004, Yana entame la procédure de demande de nationalité française en 2012. Le début d'une énorme galère administrative. « On avait besoin de nos certificats de naissance, ceux de mes parents, et c'était compliqué parce qu'ils ont divorcé ». Papiers qu'il a fallu rassembler et traduire. Certificat de mariage, feuilles d'impôts, enquête de voisinage, test de français, etc. Puis, un jour, en 2013, elle reçoit un appel de Maxime. « Devine quoi ? Tu es française ».

 " Devine quoi ? Tu es française !"
2 - Etrangers en France
3 - Renaître français
 " Je ne pensais jamais réussir à parler français"
 Manuel va voter pour la première fois de sa vie, à 61 ans
Manuel et Maria De Jesus
Construire une vie, une famille 
 Manuel Lopes a quitté le Portugal pour venir en France en 1969. Il avait alors 17 ans et fuyait le service militaire du régime dictatorial de Salazare. Enfant, il a été à l'école avec celle qui deviendra sa femme, Maria De Jesus, qui est venu le rejoindre en 1980. Une histoire d'intégration difficile, à cause de la langue, mais réussie. Après des années de travail laborieux, ils sont devenus français. Leurs cinq enfants, leur fierté, ont tous fait de longues études.


L'histoire commune de Manuel et Maria De Jesus commence sur les bancs de l'école de Vilar Terras de Bouro, un village au Nord du Portugal. Ils grandissent sous le régime du « dictateur Salazare », sans vraiment se connaître. En 1969, à 17 ans, Manuel part pour la France. Le service militaire, réputé dangereux, ce n'est pas pour lui. Il atterri dans l'Yonne, où une communauté portugaise existante lui a réservé une place dans une usine d'escargots. « Ce ne sont pas mes parents qui m'ont poussé à partir », raconte Manuel. « Ils étaient inquiets, mais me faisaient confiance. C'était surtout moi ».




Mais pas de pitié pour ceux qui sèchent le service militaire : ils seront interdits de retour au Portugal. « A ce moment là, on ne pouvait pas imaginer que la dictature pouvait se terminer un jour ». Manuel revient donc au pays et part pendant trois ans à l'armée. A son retour, en 1975, il n'est plus l'enfant que Maria avait connu à l'école. « Il avait changé, grandit, il était beau », se souvient-t-elle. Ils se marient pendant les vacances de Manuel au Portugal en 1980, et repartent dans la foulée tout les deux en France, à Beaune, où Manuel travaille comme menuisier. Il a 27 ans, Maria 26.


« Mon mari m'avait appris seulement quatre mots de français : bonjour, ça va, merci et au revoir », sourit Maria. Quand Manuel part au travail toute la journée, elle se sent seule. Son Portugal lui manque. Il part parfois en déplacement toute la semaine. Après avoir élevé leurs cinq enfants, elle cherche du travail, en 1995. Elle continue de travailler comme employée de maison, Manuel est à la retraite depuis quelques mois. A la naissance de leur petite-fille, après 43 et 33 ans passés en France, ils ont décidé de demander la nationalité française.

"Bonjour, ça va, merci et au revoir"
 « Quand je rencontre quelqu'un, à cause de mon accent, la première chose que l'on me demande est : D'où venez-vous ? ». La deuxième question posée à Yana, c'est immanquablement : « Que venez vous faire ici ? ». Des interrogations banales, saines, sans méchanceté. Mais souvent, la troisième, c'est « La Russie, c'est la misère, non ? C'est pour ça que vous venez en France ? » La jeune femme a l'impression de toujours devoir se justifier. « Je ne suis pas venue en France parce que c'est précisément la France », s'agace Yana. « Je ne voulais pas partir de Russie. Ma famille, mes amis sont là-bas. Je suis venue ici pour suivre l'homme que j'aime, et je ne regrette rien. Pas pour fuir la Russie ».


Manuel, adolescent, rêvait de la France. « Je voulais connaître le pays. J'en entendais parler par mes voisins, ceux qui étaient déjà partis et qui revenaient en vacances ». Au tout début des années 70, ce n'est pas le travail qui manquait pour des travailleurs qui ne rechignaient pas aux tâches pénibles. « Les maçons venaient nous chercher jusqu'au Portugal en nous disant, venez, on a du travail », se souvient Manuel.




La douleur de l'exil. Celle de quitter les siens, pour s'installer à des milliers de kilomètres, quitter son pays. « Pour moi, je ne quittais pas définitivement le Portugal », sourit Maria. « Même une fois qu'on a eu la maison, la France n'était qu'une étape avant le retour au pays ». Jusqu'à la naissance de sa petite-fille. Car « la famille, maintenant, c'est ici ». Yana a la même expression lorsqu'elle parle de sa Russie natale. « C'est le plus beau pays du monde. Les Russes sont très ouverts d'esprit. Avec les amis, la famille, il y a une vraie présence, dans le malheur comme dans le bonheur ». En arrivant en France, son cadre social est bouleversé. « Au début, je me posais des questions. Je me disais que les gens, peut-être, ne voulaient pas me faire entrer dans leur vie parce que j'étais une étrangère ». Aujourd'hui encore, après 9 ans en France, elle dit qu'elle peut compter ses amis sur les doigts de sa main.


Il y a la langue, aussi, qu'il faut apprendre à maîtriser. « Je ne pensais jamais réussir à parler français », se souvient Manuel. Yana a appris « toute seule, en lisant des livres ». Maria, en aidant ses enfants à faire leur devoir, en primaire. « Dès que je suis arrivée, j'ai fait tous les efforts possibles pour ne parler que le français ». Aujourd'hui, à la maison, Maria et Manuel ne se parlent pas en Portugais, « sauf quand on s'engueule ». Mais même après de nombreuses années passées en France, on reste « un étranger ». Maria se souvient du climat particulièrement délétère des élections présidentielles de 2002.

« Mon mari, quand il se faisait arrêter par les policiers, on lui demandait son titre de séjour, à cause de son nom de famille. Dès qu'il montrait ses papiers français, le discours changeait tout de suite, on s'excusait. » C'est surtout le regard des autres qui a poussé la jeune femme russe à demander la nationalité française. « Même si vous avez construit une maison ici, que vous dépensez votre argent ici, vous êtes toujours un étranger », confirme Manuel. « J'ai passé beaucoup plus d'années ici qu'au Portugal. Cela fait des années que je me sens plus Français que Portugais ». La naturalisation, c'est une façon de se sentir « complètement intégrée », explique Yana. 

« Être française, c'est le calme et l'assurance d'être acceptée dans ce pays. C'est un vrai apaisement », confie Yana. On sent le même soulagement chez Manuel et Maria, la fin d'une peur, d'une angoisse sur laquelle ils ne peuvent mettre de nom. Celle de ne pas être chez soi. « Je suis Française : ça m'enlève un lourd poids de la poitrine », assure Maria.


Bien sûr, aucun des trois ne risquait d'être expulsé brutalement. Ils avaient une famille, une maison, un travail. Mais quand même. Ils respirent mieux maintenant. « Pendant tout ce temps, nous étions aussi considérés comme des étrangers au Portugal », sourit Manuel. Quasi apatrides, les voilà « fiers » d'être devenus Français sur le papier. Pour Yana, être Française, c'est une fierté, mais aussi plus que ça. Un « état d'esprit », mais si elle ne s'en rend encore pas trop compte.

« Je n'ai plus peur de rien aujourd'hui », conclut Maria. « C'est ça aussi, les Français ». Une fierté qui, selon eux, demande des efforts. « Bien sûr que ça se mérite », s'anime Yana. « On ne peut pas claquer des doigts et avoir une nationalité. Il faut s'investir. Moi, je respecte la loi et les valeurs françaises, je paye mes impôts ici. » « Cela fait 33 ans que je suis ici, c'est une sorte de récompense », ajoute Maria. Manuel se justifie presque, humblement : « J'ai travaillé tout le temps en France, assez dur. En 40 ans de carrière, je pense que je n'ai pas comptabilisé plus de 15 jours d'arrêt. » Aujourd'hui à la retraite, l'ancien menuisier a fait sa part du travail.




Et pour la première fois de sa vie, à 61 ans, il va voter. Toute sa vie, il l'a vécue en France, à travailler, construire une famille et une vie sans jamais avoir eu la chance d'exprimer son avis. Lui n'en garde aucune amertume, il est simplement « content » et espère « ne pas se tromper ». Le droit de vote, c'est aussi évidemment essentiel pour Yana et Maria.


Et leur passé fera peut-être d'eux des votants encore plus assidus. Maria, a grandi sous le règne de Salazare, elle a connu la Révolution des Œillets, alors elle ne tombe pas dans le piège de la propagande du FN. Elle sait ce que coûte à une population un régime fasciste.

« En Russie, voter, ça ne sert à rien, parce que c'est truqué », déplore Yana. « Ici, c'est pour de vrai. Ma voix va être prise en compte ! Vous n'y faites plus attention, vous, les Français, mais c'est précieux. Moi, je m'inscrirai à toutes les élections. »  
Le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, voudrait revenir au chiffre de 100 000 naturalisations par an, chiffre qui était tombé à 46 000 par an durant le mandat de Nicolas Sarkozy.
Plus d'une personne sur 10 en France est un étranger .
Les immigrés «coûtent» annuellement 47,9 milliards d’euros en dépenses de protection sociale à l'Etat...
... mais ils rapportent dans le même temps 60,3 milliards d'euros par an, soit un solde positif de 12,4 milliards d'euros.
Texte et réalisation : Nicolas Boeuf
Photo : Jonas Jaquel, Marion Chevassus, Nicolas Boeuf
Vidéo/Son : Marion Chevassus, Lilian Bonnard