Et si le théâtre n’était pas seulement un “truc chiant pour les bobos” ?

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En sortant de la gare de Dijon, l’immense affiche est immanquable et choque. “Et si vous changiez d’avis sur le théâtre ?”, interpelle le panneau recouvrant la façade de la Grande Taverne.

À l’occasion du lancement de sa saison 2013-2014, le Théâtre Dijon-Bourgogne a décidé de sortir de ses murs, d’aller à la rencontre du spectateur et de faire tomber les préjugés sur la discipline. Rencontre avec , directeur du TDB.

Benoît Lambert, bonjour. C’est votre première saison à la tête du TDB ; au travers de cette saison, quelle marque personnelle souhaitez-vous apporter à l’offre théâtrale dijonnaise ?

L’objectif était double : accompagner des artistes que j’estime et, en parallèle, prouver que l’ont peut aimer des choses totalement différentes. Ça peut paraître bête, mais ça me paraît hyper central. Assumer le fait que les pratiques culturelles, les représentations symboliques des gens juxtaposent des choses très variées.

Je dirais que les univers culturels riches font appel à des imaginaires dissonants. Je voulais vraiment provoquer des mélanges, des contrastes. On peut très bien lire des bouquins d’auteurs classiques et aller voir un blockbuster hollywoodien ! Il faut désegmenter le théâtre. On a l’impression que c’est quelque chose d’univoque, alors que c’est une multiplicité de types d’expériences.

Si quelqu’un s’amusait à venir tout voir durant cette saison, il aurait une sorte de panorama assez étonnant de ce qu’est le théâtre aujourd’hui dans ce pays. Le champ théâtral est aussi riche que le champ musical !

En 2013, pourquoi pense-t-on encore que le théâtre est un art ennuyeux ?

Le soir du lancement de la saison, vous déploriez le fait que 90% de la population ne va pas au théâtre. À terme, quel est votre objectif, qu’il y ait autant d’affluence dans les salles de spectacle que de cinéma ?

D’abord je n’en ai pas les moyens, car je dispose de moins de places ! Je sais bien que de toute façon on travaille à la marge, et ça ne me pose pas de problème.

La présence d’un théâtre dans une ville et l’effet qu’il produit ne se mesure pas uniquement au nombre de gens qui y vont. Moi je suis très content qu’il y ait une piscine olympique à Dijon, même si je n’irai probablement jamais.

Ça fait partie d’un écosystème global. Mon problème n’est pas que 100% de la population vienne au théâtre. En revanche, j’aimerais bien que 100% de la population veuille qu’il y ait du théâtre.

Après j’aimerais bien qu’il y ait, pas forcément plus de public – parce qu’on est déjà quasiment complets -, mais d’autres publics.

Donc vous ne rêvez pas d’un Zénith du théâtre pour Dijon ?

Pas du tout ! Pour une question de format d’abord, car le théâtre est fait pour des assemblées moyennes. On peut jouer devant 800, 1000 personnes, pas plus.

La communication visuelle du TDB a radicalement changé cette saison. Dans quel objectif ? Celui de viser un nouveau public ?

Elle n’a pas ” radicalement ” changé. Il fallait identifier d’une part le changement au sein du TDB. J’ai hérité du TDB, de son logo, du travail de François Chattot. Après je le reprends, je le réinterprète. Mais on a gardé la thématique du dessin dans les affiches, qui suppose un exercice de déchiffrage, de lecture. Ce sont presque des rébus.

D’ailleurs nous avons commencé notre communication par une phrase [l’immense affiche en gare de Dijon : ” Et si vous changiez d’avis sur le théâtre, ndlr]. Ca me fait marrer de me dire que ce slogan va occuper votre esprit pendant une quinzaine de minutes.

J’aime beaucoup ces affiches. Il y a évidemment une logique de propagande dans ces dessins. Ils rappellent un peu les affiches productivistes russes ou allemandes des années 1920. Ça m’amuse de jouer avec ça.

Le théâtre souffre-t-il encore d’une image vieillotte ?

Ce n’est pas à moi qu’il faut demander ça, car ce n’est pas ma vision de la discipline. Mais oui, j’ai cette impression parfois. L’autre jour une dame me remerciait de lui avoir offert sa première représentation, car pour elle le théâtre était “un truc chiant pour les bobos”. Je crois qu’on a tous les termes de l’équation, “chiant” et “branchouille”. Cette image-là est encore prégnante, bien sûr.

Donc on ne peut pas encore accoler l’adjectif de “populaire” au théâtre ?

Dans mon travail et ce que je présente à Dijon, si, évidemment ! Il n’y a pas besoin de préalable monstrueux pour venir voir les spectacles qu’on présente. ” Modèles ” ou ” King Kong Theory “, qu’on présente dès la semaine prochaine, tout le monde y trouvera un intérêt – sauf les enfants !

Aujourd’hui à Dijon, les bibliothèques et les musées sont gratuits. Le succès massif du théâtre passera-t-il par la gratuité ?

La gratuité on n’en est pas loin, avec des places en moyenne autour de 10 €. C’est moins qu’une place de cinéma 3D, alors que la 3D est une technologie que nous avons adoptée depuis longtemps au théâtre ! (rires).

De plus il y a des tarifs sociaux. Après, on peut difficilement comparer des logiques de flux avec des représentations, des moments à organiser. La gratuité aurait un effet dévastateur sur l’organisation même de ces moments.

Et puis il y a une performance ‘live’ : il faut “payer pour voir”, il faut son ticket, c’est notre vieille logique foraine.

Cette année pour la première fois, un partenariat baptisé “nos voisins sont formidables” a été créé entre les scènes culturelles de Dijon. Cette image de cohésion manquait ici ?

Même si ça n’a jamais vraiment été vécu ici comme ça, il y a parfois cette idée désespérante que les établissements culturels se livrent concurrence pour ces fameux 10% de la population qui ont une pratique de spectateur. C’est très faux. L’année dernière au mois de mars pendant que l’Opéra jouait trois semaines Don Giovanni, les 26.000 couverts et le TDB faisaient eux aussi salle comble pendant deux semaines. Je suis persuadé que les dynamiques de publics sont cumulatives.

Après on peut avoir une sensation de désordre dans l’offre culturelle. Il fallait simplement qu’on se coordonne avec l’ABC ou le Bistrot de la Scène, et que cela devienne lisible. Enfin c’est tout bête, on s’entend bien et on avait envie de le dire !

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