Seun Kuti : “Kadhafi était notre dernier leader, et vous l’avez tué”

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“Je crois que le temps de l’afrobeat est venu, il correspond parfaitement à notre époque. C’est une musique positive créée juste pour s’exprimer et je crois que les gens s’intéressent de plus en plus au monde qui les entoure.” Seun Kuti, 30 ans, est le second fils de Fela Kuti à monter sur scène. Militant comme son père, il a repris le flambeau de l’afrobeat.

Nous l’avons rencontré quelques heures avant sa montée sur scène à Dijon pour le festival Tribu. Entretien autour de son sujet de prédilection, l’Afrique et ses combats…

Votre dernier album est intitulé From Africa, With Fury* : Rise. Pourquoi englober directement le Nigéria dans l’Afrique ?

“Je ne peux pas être égoïste en ne parlant que pour le Nigéria, nous vivons les mêmes choses. Prenons l’austérité par exemple. Vingt ans plus tôt, ce n’était qu’un problème africain, aujourd’hui, c’est une problématique qui touche tous les pays d’ Europe (rires). Le combat est le même. Je parle au peuple de tout un continent : ces gens se battent tous les jours pour survivre, pour leur émancipation, pour l’idéologie qui doit les mener à la liberté. ”

* Bons baisers (furieux) d’Afrique : le soulèvement. 

Le combat d’aujourd’hui ressemble-t-il à celui mené à l’époque de votre père, Fela Kuti dans les années 1970-80 ?

“Non, il y a une grosse différence. Pas en termes de progrès, mais en termes de noms. Ce que l’on appelait hier “dictature” est devenu aujourd’hui “démocratie”, sauf qu’au fond, c’est la même chose. Au moment des élections, on a des tas d’observateurs internationaux qui “observent”. Ces gens constatent que l’élection a été “largement démocratique et libre”. Pas “complètement démocratique”… “pas complètement libre”… Et ça passe. Donc moi, je me demande, accepteriez-vous en Europe une élection “pas tout à fait démocratique ni tout à fait libre” ? Non.

Ici, la démocratie ne vient pas du peuple mais des plus riches. Quand une grosse multinationale n’aime pas un candidat, elle peut changer les résultats. Cela dit, elle est une belle façade pour légitimer les transferts d’argent de l’Occident vers l’Afrique. Quant à la répression, elle n’a pas beaucoup changé, ce sont toujours les mêmes vieilles tactiques. Avant, on te sabotait “physiquement”, on venait te frapper chez toi, aujourd’hui, c’est plutôt du sabotage économique, de la propagande.”

L’Afrique politique dont vous parlez est-elle entravée par l’ingérence des pays occidentaux ?

“L’influence européenne a été importante en Afrique pour saboter les Etats. Tous les vrais leaders africains nationalistes ont été tués dans les années 1950-60,comme Patrice Lumumba, ou ils ont été chassés comme Sékou Touré, Kwame Nkrumah, sous le prétexte qu’ils étaient communistes ou anti-capitalistes. Ils ont été aussitôt remplacés par des marionnettes comme Mobutu qui n’a pas vraiment de perspectives pour mener son pays. Mais il ouvrait les vannes de la propagande occidentale pour leur donner accès aux ressources naturelles. Donc oui, elle existe, mais nous devons être également attentifs à ces Africains installés au pouvoir depuis les années 1960.”

“Les étrangers viennent en Afrique et sabotent la compétition internationale. Ainsi, les puissantes compagnies pétrolières internationales, par exemple, ne trouvent pas de concurrence locale. Vous savez, je n’ai rien contre Elf, Shell, BP, Chevron, mais quand vous sabotez le marché local produisant à bas coûts en prenant les ressources naturelles africaines et que vous revendez la production aux prix du marché international, c’est là qu’il y a une vraie destruction.”

Donc apporter des capitaux à l’Afrique n’est pas une solution…

“Le problème, ce n’est pas le fait que nous manquons d’argent. Si nous avions nos propres manufactures, si nous avions accès à nos propres ressources, nous pourrions vivre une vie peu chère. Le problème, c’est que pour avoir une vie de qualité, nous devons tout importer et là, les prix deviennent inabordables. Apporter de l’argent à l’Afrique n’est pas du tout la solution. Puisqu’il ne sert pas à développer le continent, mais à créer des profits. Et l’investissement pour le profit n’a rien à voir avec de vrais plans d’avenir pour l’environnement.”

“Tenez, une nappe de pétrole a pollué le delta du Niger récemment et personne n’en parle. Après la catastrophe il y a trois ans, Shell a lancé son propre tribunal pour juger l’entreprise et déclarer qu’elle doit une somme ridicule de 2 millions de dollars. Alors que je crois que la surface polluée doit être dix fois plus étendue que la marée noire du Golfe du Mexique (pour laquelle les Etats-Unis ont touché plus de 30 milliards de dollars de dédommagement).”

Est-il dangereux d’être un artiste aujourd’hui au Nigéria ?

“Aujourd’hui, c’est dangereux d’être au Nigéria tout court. Être un artiste, un activiste. Au Nigéria, c’est particulier, les gens en sont au point d’être complètement désespérés. Les pauvres cherchent à se nourrir et les riches cherchent à être plus riches. Les personnages politiques sont quasiment tous plus riches que n’importe quelle riche personne en France. Les artistes en Afrique ne veulent pas parler des problèmes, de politique. Parce qu’ils veulent  faire de l’argent. Or s’ils veulent passer à la radio, ils ont intérêt à ne pas parler de cela. En Afrique, les politiciens possèdent tout. Ce n’est pas comme en Occident où il y a de la concurrence.”

“Je vis au Nigeria, c’est difficile, mais ça se fait. Tu dois te sacrifier pour la liberté des tiens. C’est une lutte de chaque jour, ce n’est pas simple. Comme les politiques qui parcourent le monde pour faire des affaires, les artistes sont les seuls à avoir cette opportunité de voyager, de voir le monde. Donc c’est leur devoir d’informer le peuple africain de ce qui se passe.”

Êtes-vous optimiste aujourd’hui, pensez-vous que l’Afrique peut se relever ?

“Aujourd’hui, nous avons la force du nombre, il nous manque seulement un visionnaire, un vrai meneur pour transformer l’Afrique en un véritable pouvoir économique. Pour cela, nous devons avoir des entreprises qui créent des biens nationaux, nous n’avons pas de compagnie nationale de télécommunications, ni de pétrole, de vêtements, de voitures… En Afrique, nous avions un vrai leader, c’était Kadhafi. Vous l’avez tué l’année dernière, vous vous souvenez ? Vous avez donc montré l’exemple, à qui voudrait prendre sa suite. Voilà, nous avions un leader. Voyez-vous à quel point la Libye est désormais un pays libre et paisible ?”

Vous venez de suivre la prise d’otages au Kenya par des radicaux islamistes d’Al Shebab. Quelle est votre vision de l’intégrisme religieux en Afrique ?

“Pour moi, je ne crois pas qu’il y ait de vrais terroristes en Afrique qui se battent pour l’Islam. En Afrique, le terrorisme est politique. Mais en Afrique, ils aiment copier les mauvaises choses. Comme Al Qaeda – qui a été créé par les Etats-Unis, qui s’est retourné contre ses intérêts, mais qui génère de l’argent. Alors ils ont créé leurs propres terroristes. Regardez Boko Haram. Ils étaient pacifiques. Un jour, le gouvernement a décidé de les attaquer. Je ne rigole pas, ils ont tué leur leader, détruit leur camp, et en moins de deux ans Boko Haram s’est sophistiqué et s’est lancé dans la pose de bombes. Aujourd’hui, nos politiques se sentent importants, ils vont même aux Etats-Unis car ils ont leurs propres islamistes !”

Une vague de migrants de l’Afrique de l’Est est arrivée à Dijon depuis 2011 pour demander l’asile politique. Auriez-vous un message pour eux, ceux qui les accueillent et ceux qui tentent de les renvoyer chez eux ?

“Vous savez, il n’y a pas que les Africains qui migrent, beaucoup de migrants viennent de l’Est européen chez vous ! Les migrations font partie de l’histoire de l’Humanité. Ce qui m’inquiète vraiment, c’est la façon dont les pays ferment leurs portes aux demandeurs d’asile, alors qu’ils ne peuvent pas rentrer chez eux. Je suis juste triste de voir comment les élites mondiales dénigrent ces personnes. Elles qui ont souffert durant le trajet, on devrait leur donner une chance de respirer un peu.”

“La plupart des gens migrent pour avoir des conditions de vie meilleures, c’est normal. Les migrations ne pourront pas s’arrêter, elles font partie de l’Humanité ! Des gens continueront à venir dans vos villes, dans votre pays, surtout les gens noirs, et ça… Vous allez devoir finir par vous y faire ! (rires)”

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