Un week-end avec les Rouges de Dijon

2013-09-politique-fete-humanite-pcf-lb-miroir-16

Une centaine de débats, cinquante concerts, 80 pays du monde représentés, et 450 stands étalés sur 70 hectares pour accueillir du 13 au 15 septembre plus de 500.000 visiteurs. Voilà, en chiffres, le bilan pharaonique de l’édition 2013 de la 78e Fête de l’Humanité, LA grande Fête de la gauche.

Mais quelle gauche ? Celle de François Hollande ? “Sûrement pas !”, nous répondront les participants Côte-d’oriens, que nous avons choisi de suivre tout le week-end, au départ de Dijon. Le temps de comprendre ce que représente, pour eux, la “vraie gauche”. Celle du débat, de la fête, mais surtout du rêve. Celui qu’un jour, l’ambiance unique qui règne dans la Fête s’étend effectivement à l’échelle de l’Humanité…

Vers le grand village communiste

2013-09-politique-fete-humanite-pcf-lb-miroir-1

Photo Lilian Bonnard

Rendez-vous était donné avec eux, vendredi midi, devant la section départementale du PCF de Dijon. Des toiles de tente, de grands sacs à dos et le sourire jusqu’aux lèvres, tous s’affairent là, au pied d’un grand bus estampillé “Fête de l’Huma” affrété pour tous les participants. Un bus complet ce midi, après un départ à Chalon-sur-Saône pour faire monter les militants de Saône-et-Loire.

Des enfants aux retraités, tous sont visiblement déjà prêts à “faire la Fête” qu’ils attendent depuis plusieurs mois. À l’heure du départ, il y a là Patrice, Stéphane, Camille ou encore Jean-Claude. Comme une évidence, les plus anciens montent devant, les jeunes derrière. Et pendant qu’au fond du car la jeunesse se met déjà dans l’ambiance en buvant quelques verres et en chantant quelques chansons, les plus expérimentés s’organisent sérieusement. On feuillette le programme, on coche les horaires des débats politiques à ne surtout pas rater, on repère l’emplacement du stand de la Côte-d’Or, mais aussi celui, bien pratique, des toilettes.

Photo Lilian Bonnard

Photo Lilian Bonnard

Car le principe de la Fête de l’Huma est aussi simple qu’impressionnant de démesure : le temps d’un week-end, toutes les fédérations – sans exception – du Parti communiste se rassemblent à Paris pour tenir chacune leur stand. Des fédérations départementales, mais aussi aussi des dizaines de délégations d’autres pays du monde : Cuba, Palestine, Iran… Un pèlerinage politique, en somme, auquel participent également les syndicats CGT, FO, le NPA et bien d’autres. Et pour l’ambiance, plusieurs grandes scènes en plein air – la plus grande accueille jusqu’à 60.000 spectateurs – offrent une tribune à une foultitude d’artistes.

“Quelle connerie la guerre”

Parmi les passagers, on retrouve Patrice. “Pas encarté, mais militant dans les valeurs”, il part avec sa compagne pour retrouver “une ambiance, un espace dédié à la liberté d’être”. Lui le promet, il “ira assister à autant de débats que de concerts “.

Ce qui est loin d’être le cas de tous. Car à l’arrière, les jeunes avouent venir plus participer à un festival qu’à un rassemblement politique. Stéphane par exemple, 26 ans, est monté avec ses amies dijonnaises : “Mes motivations pour venir ici ? Elles ne sont aucunement politiques. Ce n’est pas que le concept du communisme ne nous touche pas, mais c’est vraiment pour venir faire la fête ! On m’a dit que ce festival était vraiment bien”.

Photo Lilian Bonnard

Photo Lilian Bonnard

À l’avant du bus, nous aurons donc peut-être plus de chances d’en savoir davantage sur les valeurs de la gauche selon “l’Huma”. Surtout avec Jean-Claude, puisqu’à 75 ans, il est militant PCF depuis 1963. On l’interrompt en pleine discussion avec sa “camarade” sur l’état de guerre ou non de la France – qui elle a vécu les bombardements allemands – pour s’enquérir de la principale raison de son engagement politique.

Et justement, si Jean-Claude s’est encarté au PCF, c’est parce qu’à l’époque, “c’était le seul parti qui s’était présenté contre la guerre d’Algérie”. “Sensible au sujet des guerres”, il a connu toutes les périodes du mouvement communiste moderne. Il se souvient “du moment difficile où il a fallu opérer une séparation d’avec le stalinisme”, et l’assure, “maintenant ça y est on s’est normalisés, on procède comme un parti traditionnel, démocratique”.

D’ailleurs, “dans le climat actuel vis-à-vis de la Syrie, plutôt que d’être des ‘va-t-en-guerre’ comme les autres, au Parti on préconise d’abord la recherche forcenée de la négociation avant d’inonder un peuple de Syrie de tapis de bombes”, ajoute Jean-Claude. “Sur la question, François Hollande n’a même pas fait voter le Parlement ! Nous on milite pour une sixième République, pour un vrai pouvoir donné au Parlement.”

Voilà déjà un sujet qui explique l’absence remarquée, ce week-end, sur la Fête de l’Huma, du président de la République pourtant socialiste…

“Absent pour cause de Fête de l’Huma”

Et c’est enfin l’arrivée sur la fameuse Fête de l’Huma. Un festival de démesure, qui s’étend à perte de vue au fil des allées bondées de monde. Des dizaines de cars de tous les départements déversent des flots entiers de visiteurs. En arrivant sur place, devant le hall d’entrée du Bourget, un des militants nous glisse cyniquement qu’il s’agit là justement du même lieu ou “Hollande, pendant la campagne de 2012, nous promettait monts et merveilles !”. Visiblement, il ne fait pas bon être socialiste ici…

Photo Lilian Bonnard

Photo Lilian Bonnard

Dans les allées règne une incroyable ambiance de fête populaire de village. Pas de services d’ordre, beaucoup de sponsors : Ricard, Pernod, Heinekein… et surtout de la nourriture, partout. Les délégations belges vendent leurs frites pendant que les sections communistes des pays d’Amérique latine proposent des monceaux de grillades. On reconnaît, par l’odeur et l’affluence aux stands gastronomiques, un certain côté de nos foires gastronomiques bourguignonnes. Surtout au stand de Côte-d’Or, où les effluves de beurre d’escargot se mêlent aux marmites d’œufs en meurette.

Au stand de l'Yonne, même le vin blanc est rouge... | Photo Lilian Bonnard

Au stand de l’Yonne, même le vin blanc est rouge… | Photo Lilian Bonnard

Avec sa grande tente-restaurant, le stand de Côte-d’Or est assez célèbre sur la Fête. À l’entrée, comme devant ceux de chaque département, il y a une table d’inscriptions pour ceux qui auraient le déclic d’adhérer. Mais derrière, au bar, c’est surtout le point de ralliement de tous les Dijonnais perdus…

On y retrouve Camille. À 49 ans, “née de parents communistes”, comme elle le dit elle-même, elle est venue avec ses deux enfants. Ils manquent bien sûr l’école, “mais tant pis”, elle a inscrit “absent pour cause Fête de l’Huma” sur leur livret scolaire. Car elle tient, depuis sa première participation en 1979 à “transmettre ici à ses enfants les valeurs d’une éducation populaire”. “Ce n’est pas un festival, c’est un vrai rassemblement. Rien à voir avec les Eurockéennes, c’est un endroit où l’on va défendre des idées, des valeurs”, nous confie-t-elle. “Il y en a pour tous les goûts ! On peut écouter de la salsa, discuter avec des femmes maghrébines sur leurs combats, découvrir des saveurs du monde…”

Chantons sous la pluie

Photo Lilian Bonnard

Photo Lilian Bonnard

Mais si la Fête de l’Huma fait effectivement beaucoup travailler le goût et l’odorat, elle fait surtout le bonheur de l’ouïe. Partout la musique est présente. Dans des sonos simplement, où des enceintes diffusent au hasard Bob Marley et Trust, où sur des scènes. Des petits groupes indépendants aux têtes d’affiche. Pour cette édition, la principale n’est autre que Mathieu Chedid, -M-, pour qui ils seront des dizaines de milliers à se presser sous la pluie. Car oui, la 78e édition de la Fête de l’Huma aura surtout été marquée par une pluie constante. De quoi faire baisser la ferveur ambiante ? Jamais…

Le samedi dans les allées, l’affluence est constante. Les jambes inondées, les pieds boueux, il faut être adepte de l’ambiance des festivals ou vraiment militant pour faire fi de la météo. Mais pour autant, tout le monde a le sourire aux lèvres. Certains hurlent dans un mégaphone, d’autres forment des rondes dansantes sous les trombes d’eau, visiblement pas fatigués par la nuit au camping de la Fête ; un espace improvisé au bord du tarmac de l’aéroport du Bourget où des centaines de personnes ont planté leur tente. Pas de chichi, ici c’est la Fête de l’Huma. Alors vers midi les jeunes se réveillent à côté des moins jeunes. À 75 ans, le Dijonnais Jean-Claude y a lui aussi dormi, comme il a toujours ainsi fait. Mais il ne touchera toutefois pas aux psychotropes consommés en abondance au camping…

Photo Lilian Bonnard

Photo Lilian Bonnard

Lorsqu’on se dirige vers l’Agora, la grande scène de débats de la Fête, on se dit que ce qui qualifie l’événement, c’est bel et bien l’éclectisme. Des punks croisent allègrement des ouvriers dans une ambiance fraternelle, avec pour seul point commun vestimentaire le pin’s en soutien à la Palestine accroché à leur veste. Mais ils partagent les mêmes valeurs, alors tous échangent un sourire, partagent un verre. Malgré les centaines de milliers de personnes présentes, pas un débordement n’a été déploré durant la Fête.

Les Jeunes communistes de l'Aube, prêts à tout pour faire entendre leur voix | Photo Lilian Bonnard

Les Jeunes communistes de l’Aube, prêts à tout pour faire entendre leur voix | Photo Lilian Bonnard

De quoi fasciner Juliette et Lucile. À 19 ans, ces deux étudiantes en psychologie à l’Université de Bourgogne participent là à leur première Fête de l’Huma. Dans le bus, elles nous avaient confié ne pas avoir fait de programme et vouloir se laisser à aller au fil du week-end. Visiblement, mal leur en a pris puisque c’est l’une des deux que l’on retrouve au stand de la Côte-d’Or, à la recherche de son amie. Mais le même sourire reste marqué sur son visage ; candide et visiblement séduite par la Fête, elle se laisse aller à rêver, en observant la ferveur générale : “Ce n’est pas comme dans la vraie vie ici, les gens sont plus ouverts !”.

La Fête de toute la Gauche ?

Photo Lilian Bonnard

Photo Lilian Bonnard

Ouverts certes, mais de moins en moins sur le socialisme. À l’Agora, lors d’un houleux débat sur les retraites – qui se fait difficilement sous le vacarme de la fanfare voisine -, la simple évocation du gouvernement de Jean-Marc Ayrault provoque les huées du public. Celui-ci est venu en masse pour participer aux échanges. Les représentants des principaux syndicats présents sur scène préfèrent même mentionner un gouvernement “dit socialiste”.

Car de l’avis général, la gauche présente sur la Fête de l’Huma se sent trahie par un président de la République qu’elle estime avoir largement aidé, avec 4 millions de voix, à accéder au pouvoir. Ce que n’a pas manqué de rappeler , secrétaire départementale du PCF 21, alors qu’elle été invitée sur la grande scène au débat sur les retraites, et de nous répéter quelques minutes après.

Le samedi soir, la nuit tombée c’est Marie qui nous sert un – dernier – verre au stand. Elle et son mari, ouvriers en Côte-d’Or ont leur carte au PCF depuis 1985. “C’est Georges Marchais, ici même, qui me l’a signée. Et sur la Fête, une année, j’ai même bu un coup avec Krasucki !”, nous lance-t-elle, rêveuse et toujours pleine de bienveillance.

… Rêver, voilà donc peut-être enfin le maître mot de la Fête de l’Huma. Rêver que le partage, la solidarité et l’amitié soient dans la vie réelle. Un doux rêve, pourtant réalité le temps d’un weekend. Des heures entières, les ouvriers-militants œuvrent dans les stands pour servir leurs camarades, sans avoir jamais le sentiment de travailler. En trois jours, ils auront refait le monde et surtout le plein de valeurs humaines pour le restant de l’année. Le plein de force pour affronter un an de combat quotidien et politique à venir, en somme. C’est peut-être ça, la “vraie gauche”…

Photo Lilian Bonnard

Un dernier pour la route… Photo Lilian Bonnard

Les commentaires sont clos.