“Potager en lutte”, ils cultivent toujours…

2013-09-13-jardin-des-lentilleres-veranda-pot-colle copie

Vu du ciel, c’est un immense triangle de 20 hectares, à mi-chemin entre la friche industrielle, et la friche végétale. Le quartier dit des “Poussots”, bordant la ligne TGV et le boulevard de Chicago a été récemment classé en zone de ” déshérence ” parla municipalité Dijon. Aujourd’hui, la Ville s’apprête à le rénover et à construire 1 500 logements dessus, la fameuse écocité du ” Jardin des Maraichers “. Car vu du ciel, en effet, il n’y a plus rien depuis bien longtemps. …

Vu du ciel seulement. Car si l’on regarde d’un peu plus près, ici, il reste de la vie. Une vie anecdotique et parasite pour la municipalité. Elle qui s’efforce de faire disparaître la moindre de ses traces pour démarrer d’importants travaux qui signeront définitivement sa fin… ou sa renaissance. Mais c’est une vie évidente et salutaire pour ceux qui peuplent les lieux : l’Espace libertaire et autogéré des Tanneries d’abord – prochainement relogé par la ville -, le squat des demandeurs d’asile dans l’ancienne boucherie Ponnelle ensuite – évacué par la police en juillet 2013 -, quelques petites maisons individuelles – en voie d’expropriation -, et le potager collectif des Lentillères, qui occupe illégalement la friche maraîchère depuis 2010.

2013-09-13-jardin-des-lentilleres-mosaique copie

Photo Marion Chevassus

Irréductibles, ces nouveaux jardiniers comptent bien continuer à cultiver cette terre très riche le plus longtemps possible. Et ce n’est pas la récente déclaration “d’utilité publique” du préfet concernant le projet d’écocité qui les refroidira. Jeudi 12 septembre, ils fêtaient donc leurs trois ans d’occupation du site. Reportage au cœur d’un quartier végétal en pleine lutte… philosophique

Aux origines du projet, un vaste programme immobilier

À Dijon, la réhabilitation du quartier des Poussots et des abattoirs, on en parle depuis près de trente ans. Longtemps a été évoquée dans les projets, une gare TGV, qui n’a finalement jamais vu le jour. Opiniâtre, la municipalité a poursuivi lentement mais sûrement, son œuvre de rachat progressif des parcelles de terrain. Jusqu’à ce jour du 14 avril 2011 où la Société publique d’aménagement de l’agglomération dijonnaise, la Splaad, a annoncé la mise en place d’un immense programme, l’écocité ” Jardin des maraîchers ” – pensée par … une équipe parisienne d’urbanistes.

Capture d?e?cran 2013-09-13 a? 17.18.10

Image de synthèse du projet de l’écocité du Jardin des maraichers

On en parle alors comme d’une utopie : 1.500 logements, accompagnés de leur lot d’espaces verts, d’entreprises et de commerces. Le tout aménagé selon une logique d’espaces ouverts et de ” mixité sociale “. Complètement inédit. L’écoquartier prévoit même l’arrivée, à terme, du tram. Pour véritablement démarrer les travaux, il devient impératif de libérer un espace déserté. Il se trouve juste sous leurs yeux. Les anciens abattoirs sont en cours de destruction depuis le printemps 2013, le squat des demandeurs d’asile a été rasé durant l’été, et la déclaration préfectorale d’utilité publique permettant les expropriations a été obtenue cet été également. Une fois toutes les terres en possession de la municipalité, il est prévu que celles-ci soient revendues aux promoteurs et permettent de financer à 90% une opération immobilière pour un total de 37 millions d’euros reversés à la collectivité. Une page est donc bel et bien sur le point de se tourner.

2013-09-13-jardin-des-lentilleres-velo

Photo Marion Chevassus

Seulement voilà, près de deux hectares sur sept ont été réinvestis par des habitants bien déterminés à ne pas priver la ville de Dijon de ce poumon agricole encore activement exploité par les maraîchers en 2000 …

Zone de lutte citoyenne

Jeudi 12 septembre, les jardiniers fêtaient donc ensemble leurs trois ans d’existence. Trois ans de production maraîchère 100% bio et militante, mais aussi trois ans de lutte contre la municipalité, face à un projet d’écoquartier dont ils ne voient nulle part la justification du préfixe ” éco- “. Située entre la rue Amiral Pierre et la voie ferrée, la zone est même devenue pour eux une véritable ” ZAD “, zone à défendre unilatéralement au même titre que le site du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, ou encore la forêt nivernaise du projet de scierie Erscia.

2013-09-13-jardin-des-lentilleres-courge-croisillons

Photo Marion Chevassus

Sur place, on est loin des quelques rangs de tomates et haricots verts que pourrait planter un amateur dans son jardin. Le site est organisé, luxuriant de végétation et d’installations agricoles : une immense serre, un espace de rendez-vous, un étal de marché, et surtout des dizaines de parcelles de cultures en tous genres, aux rendements pour le moins impressionnant. Sans guide, on pourrait presque se perdre entre les multiples allées, et ne jamais arriver jusqu’à la “grange rose” ; un bâtiment réhabilité, doté de l’électricité permettant aux jardiniers de se réunir, de faire la fête, d’organiser des concerts, mais aussi de tenir un marché bio chaque jeudi.

2013-09-13-jardin-des-lentilleres-piment copie

Photo Marion Chevassus

Depuis 2012 en effet, les maraîchers tiennent un étal de 17h à 20h, où chaque Dijonnais peut venir acheter ses légumes “à prix libre”. Gaëlle, jardinière de la première heure, se souvient de la naissance du potager collectif, en 2010. Deux cents personnes étaient présentes à la première réunion de ce fameux Pot’Col. La main verte, elle a participé à monter le projet et fait aujourd’hui partie de la cinquantaine d’habitants qui, plus ou moins régulièrement, font vivre l’aventure. ” Nous ne sommes pas contre les logements, nous tentons simplement de sauver ces terres maraichères très bonnes et d’éviter qu’elles ne soient bétonnées. C’est précieux !”, voilà sa plus grande motivation.

2013-09-13-jardin-des-lentilleres-villa-photo-pioche copie

Photo Marion Chevassus

Durant ces trois années de lutte, elle a vécu les bons moments, comme les mauvais : les ” coups de poignard dans le dos “. Comme lorsque la ville a fait ” sonder ” la terre pour en étudier la qualité à coups de bulldozers. De friche exploitable, le terrain est devenu par endroits un vrai champ de bataille aux strates minérales complètement retournées et détruites, inexploitables.

Comme en 2011, lorsqu’une des quelques anciennes maisons de la friche, devenue lieu de rendez-vous des jardiniers, a été rasée par la ville. ” La villa ” ils l’appelaient tous, une belle maison en pierre, écrasée par un autre bulldozer afin d’empêcher toute occupation illégale. ” Mais on s’est accrochés “, assure fièrement Gaëlle, ravie de voir que l’occupation prend, bon an, mal an, de l’ampleur. En 2013, plus d’une vingtaine de parcelles individuelles, gérées par des Dijonnais en mal de potager, ont même vu le jour.

Pour et Voltaire, “Il faut cultiver son (propre) jardin”

2013-09-13-jardin-des-lentilleres-cabane-fleurs copie

Photo Marion Chevassus

Le combat contre l’installation de cette écocité ne s’est pas toujours réglé par la force. Les jardiniers ont tenté de participer à la concertation publique engagée par la mairie. À l’issue d’une phase très officielle, la ville et les urbanistes ont même accepté de prendre en compte les revendications des jardiniers, en incluant environ un hectare de jardins partagés dans le projet. Trop peu.

L’hectare négocié reste ridicule : “L’effort consenti par la mairie portera sur la bande la plus proche de la voie ferrée, là où ils ne peuvent de toute façon pas trop construire de bâtiments. Mais concernant la terre, c’est le pire emplacement qui soit, et il sera bientôt pollué par les gravats de maisons rasées”, estime Alain. Lui allait déjà acheter ses fruits et légumes directement chez les maraîchers alors encore en activité, il y a quinze ans de cela.

2013-09-13-jardin-des-lentilleres-villa-bambou-photos copie

Photo Marion Chevassus

La mairie est catégorique, elle ne donnera rien de plus, et refuse tout “moyen de pression” employé par les militants : “Le contenu qualifié de ‘social’ du projet de collectif des maraîchers, relevé par certaines personnes ayant émis des observations au cours de l’enquête publique, ne saurait modifier la nature illégale de cette occupation des terrains “. En clair, les jardiniers tolérés sont clandestins sur ces terres, ils n’ont pas leur mot à dire.

Même son de cloche du côté de Pierre Pribetich, adjoint à l’urbanisme au Grand Dijon et directeur de la Splaad, en charge du dossier de l’écocité. Interrogé par nos soins sur la question, il assure que “l’opération a reçu tous les feux verts et va pouvoir se dérouler au rythme que nous souhaitons : à la fois créer un aménagement qui soit compatible avec les grands objectifs fixés, mais aussi la prise en compte de ce qui est souhaité par un certain nombre d’habitants, c’est-à-dire des jardins, et je peux d’ores et déjà affirmer qu’il y aura des jardins partagés. Sous quelle forme ? On verra bien le moment venu, ils s’inséreront dans le plan pour totaliser un hectare “.

2013-09-13-jardin-des-lentilleres-villa-pribetich

Photo Marion Chevassus

Pas plus ? La réponse est pour le moins claire : ” Je n’ai rien contre les jardins, je cite souvent Voltaire qui écrit qu’ il faut ‘cultiver son jardin’, mais à ma connaissance, il existe toujours le droit de propriété en France !

Un écoquartier ? Prouvez votre bonne foi !

Pourtant, en mars dernier, le même Pierre Pribetich ne semblait pas avoir la main si verte. Dans la presse, il déclarait : ” Ces anciennes terres ne devaient pas être si exceptionnelles, sinon les anciens exploitants ne seraient pas partis ! “. Des propos qui n’ont pas manqué de faire bondir Jean-Pierre Koenig, aujourd’hui maraîcher à Auxonne, il a été le dernier exploitant des terres incriminées. ” Indigné ” par ces propos, il considère au contraire que le quartier des Poussots est installé sur de ” très bonnes terres maraîchères “.

2013-09-13-jardin-des-lentilleres-tomates-fleurs copie

Photo Marion Chevassus

Il soutient mordicus ” le maintien au cœur des villes des jardins comme celui du Pot’col “, et avoue avoir quitté les lieux sous la pression municipale. Et d’interpeller directement l’adjoint Pribetich : ” Vous avez choisi d’intituler votre projet d’urbanisme “écoquartier des maraîchers”, prouvez votre bonne foi en maintenant sur ces terres une vraie activité agricole !”

Ce jeudi 12 septembre, c’est justement dans la cour de l’ancienne maison de Jean-Pierre Koenig que sont réunis les jardiniers, devant la grange rose. Depuis avril 2012, plusieurs ” résidents ” ont décidé d’habiter toute l’année la maison abandonnée du maraîcher et de reprendre plus professionnellement le flambeau.

Thibault est un de ceux qui habitent le lieu, et le font vivre. En décidant de valoriser le terrain, de s’approprier la culture, il affirme vivre là une expérience et une philosophie de vie uniques, qui dépassent la simple contestation du projet d’écocité. En effet selon lui, c’est toute une réflexion sur l’habitat urbain qui se crée là…

2013-09-13-jardin-des-lentilleres-tableau-craie copie

Photo Marion Chevassus

“Contre un espace aseptisé”

“Un de leurs véritables objectifs est d’en faire une opération immobilière en revendant les parcelles aux promoteurs “, dénonce Thibault. ” Le quartier a été abandonné parce que la mairie a dit à tout le monde de dégager.”

Et d’ajouter : ” N’importe quel urbaniste sur son papier peut faire des grandes phrases sur l’écologie, sur la mixité sociale, sur la réappropriation collective. Mais tout ça reste sur le papier : dans le quartier Junot [premier écoquartier construit par la ville de Dijon, ndlr] il n’y a pas moyen de mettre en place des parcelles de jardin parce que ce n’est pas assez beau, il n’y a pas moyen non plus de mettre son linge à la fenêtre ! Notre question n’est pas d’être plus écologiques que l’écoquartier. Nous nous posons à l’inverse d’un espace aseptisé dont la logique individualiste prime, comme dans le projet d’écocité “.

2013-09-13-jardin-des-lentilleres-fleurs-perles

Photo Marion Chevassus

Face à l’avancée du projet, les jardiniers auraient-ils, ne serait-ce qu’un petit espoir de gagner la bataille ? ” La municipalité avance peut-être sur le sujet, mais pour nous, ça ne veut rien dire. Le rapport de force dépend de plein de choses, si on ne crée pas les possibles d’une lutte, il ne se passera rien. Une victoire totale est forcément idéaliste, mais ce qu’on a vécu avec les gens dans cet espace, dans la réflexion politique, ils ne pourront pas nous l’enlever “.

2013-09-13-jardin-des-lentilleres-graffiti copie

Photo Marion Chevassus

Les jardiniers ne sont visiblement pas près d’abandonner leur potager de sitôt : ” Il devront assumer jusqu’au bout le fait de nous dégager, et ce ne sera pas simple pour eux “, affirme enfin Thibault. L’agenda collectif d’automne est déjà bouclé, avec divers rendez-vous de chantiers agricoles et festifs.

Demain dimanche 15 septembre, un convoi de fumier accompagné d’un cortège de cyclistes traversera la ville jusqu’au potager, pour faire valoir leur combat aux yeux de tous.

2013-09-13-jardin-des-lentilleres-villa-photo-lutte copie

Photo Marion Chevassus

Les commentaires sont clos.