Hervé Kempf : “Vous faites partie des 10% qui pouvez changer les choses”

Hervé Kempf avant la conférence | Photo Marion Chevassus

Hervé Kempf avant la conférence | Photo Marion Chevassus

Et si, malgré la catastrophe annoncée, la clé de l’avenir était entre nos mains à nous, Français, sans que nous n’en ayons même conscience ? C’est l’une des pistes de réflexion qu’a lancée lors d’une conférence donnée à Quetigny mercredi 10 décembre 2014.

Le journaliste spécialiste de l’ et frondeur au quotidien Le Monde, diffuse désormais sa réflexion en tant que rédacteur en chef du pure player indépendant Reporterre.net.

Il a publié en 2013 son livre “Fin de l’Occident, naissance du monde” dont il  ressort deux idées force : le confort occidental va décliner pour s’harmoniser sur le niveau de vie du reste du monde. Dans ce contexte, maintenir des inégalités est dangereux pour l’ensemble de la société.

“Comment leur refuser le confort que nous avons eu?”

L’Occident est un monde d’une opulence insolente, mais depuis quand et pourquoi ? Pour planter le décor, le journaliste reprend la thèse de l’historien Kenneth Pomeranz selon laquelle une “Grande Divergence” historique est apparue au XVIIIe siècle entre l’Angleterre  – puis l’Europe – et le reste du monde. Ce que nous appelons la révolution industrielle a pu avoir lieu grâce à une conjoncture particulière : la possibilité de remplacer l’énergie animale, et humaine par une nouvelle source découverte à proximité des lieux de travail : le charbon.

“Le vrai enjeu, ce sont ceux qui gagnent entre 3000 et 10 000€ par mois”

Dès lors, un nouvel équilibre est trouvé permettant à la fois de cultiver et de produire industriellement des biens de consommation. Il est concomitant avec une autre découverte qui est celle de l’Amérique : un terrain capable de produire en quantité le coton ou le sucre. Le sucre lui permet de démultiplier facilement les apports nutritionnels calorifiques. Le coton, à l’inverse du lin ou de la laine, est une matière qui n’entre pas en concurrence avec la production alimentaire et qui va trouver tout naturellement son débouché vestimentaire…

Jusqu’aux jeans que l’on connait et à l’obésité qui nous empêche progressivement de rentrer dedans. Mais il va falloir pourtant se serrer la ceinture car un second grand mouvement est à l’œuvre. Elle s’appelle La Grande Convergence, théorisée également par Dani Rodrik, spécialiste du développement à l’université Harvard. Mais  la Grande Convergence, qu’est-ce que c’est ? C’est cette idée que les pays du Sud rattrapent le niveau de confort de l’Occident.

C’est en somme la fameuse phrase : “Tous les Chinois voudront accéder à leur voiture personnelle, un frigo et une machine à laver”. L’assertion ne fait pas peur qu’à Malthus, elle fait trembler tous les Occidentaux. “Mais qui pourrait refuser aux autres le confort que nous avons eu ?”, se demande-t-on dans la salle. La convergence est donc inévitable.

Elle s’est imposée par les vecteurs de communication et notamment la télévision qui a suscité la reproduction sociale. Vous vous rappelez ? Celle étudiée par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans les années 1960-70. Et c’est là que le rôle des Français prend tout son sens.

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Face au grand défi, un grand déni ?

Finalement, les premiers concernés par ce grand partage des ressources, ce sont les Occidentaux eux-mêmes puisqu’ils sont les plus gros consommateurs de ressources individuellement. Et nous en mesurons déjà les effets, au moins dans le besoin de réduire nos émissions polluantes à notre échelle, le gaspillage également. Les ressources naturelles ont également atteint leur pic de production (matières minérales, ressources vertes, etc.) donc leur utilisation devient plus mesurée. (Lire ici l’article du Figaro.fr)

“Alors plutôt que d’y aller à reculons, pourquoi ne pas devenir un modèle de comportement ?”, interroge le journaliste. “L’enjeu essentiel est pour les “riches dans chaque pays, au sommet de la pyramide sociale, de réduire leur richesse, non par “haine”, mais parce qu’ils définissent un modèle de surconsommation. Changer le modèle culturel dominant, c’est bien de cela dont il s’agit.

En effet, à en croire le modèle de reproduction sociale, pour être suivi, il faut donner envie et non pas forcer la main d’autrui. Plus persuasif, plus intelligent, cela correspondrait davantage à l’image qu la France se fait d’elle même depuis les Lumières. C’est d’ailleurs une piste que lance Dominique De Villepin dans une tribune publiée dans le Monde Diplomatique du mois de décembre 2014 et intitulée La France gesticule…mais ne bouge pas.

“Il y a une différence entre la conscience abstraite et la conscience pratique des choses.”

Son idée, se remettre dans les pas du gaullisme et inspirer à nouveau l’Occident en ne se faisant pas l’arrière-garde des États-Unis, mais en assumant une identité propre, intellectuelle renouvelée. Et pourquoi pas un nouvel élan philosophique en France ?

“Le vrai enjeu, ce sont ceux qui gagnent entre 3000 et 10 000€ par mois”, pose de manière un peu provocatrice le rédacteur en chef de Reporterre. En effet, si le 1% des plus riches ne peut être persuadé par l’urgence climatique ou sociale, peut-être que les 10% (les plus riches) suivants le pourront… “Car c’est vous, qui assistez à cette conférence ! C’est nous, chefs d’édition, ingénieurs, responsables d’entreprise, etc.” Et de reprendre une théorie proche de la reproduction sociale de Bourdieu : la théorie de la rivalité ostentatoire de Thorstein Veblen.

Pour le premier, si les élites adoptent un nouveau mode de comportement, le reste suivra. A l’inverse, si elles se montrent ostensiblement matérialistes, la masse populaire cultivera elle aussi ce trait. Pour Veblen, sur qui s’appuie Hervé Kempf, “la tendance à rivaliser est inhérente à la nature humaine. Chacun d’entre nous a une propension à se comparer aux autres, et cherche à manifester par tel ou tel trait extérieur une petite supériorité, une différence symbolique par rapport aux personnes avec lesquelles il vit.” (En savoir plus sur ce lien)

“Obsession matérialiste”, “hyperconsumérisme”, cette antiphilosophie moderne est clairement dans la ligne de mire du conférencier. Ces notions empêchent l’humain de concevoir “autrement” le bien-être, au moment où le réchauffement climatique menace des populations entières à court-terme (selon les récentes conclusions du groupe GIECIci l’article du Monde). Face à ce “grand défi”, il regrette un “grand déni”. En cause des circuits d’information plutôt univoques et matérialistes. Le sujet se concrétise à travers une question posée dans la salle : “Les riches sont-ils si incultes?”

“Il y a une différence entre la conscience abstraite et la conscience pratique des choses.” Et si tous les Français n’étaient-ils pas dans le même sac ?

Les commentaires sont clos.

  1. Je suis allée à cette conférence. Hervé Kempf m’a ouvert l’esprit en retraçant succintement le parcours économique mondial et j’ai apprécié. Cependant je trouve qu’il a très vite dévié à des idées comme quoi nous devons être contre les riches, que “les riches sont bêtes” car ils ne voient pas qu’ils sont en train de détruire la planète. J’ai trouvé le discours trop clivé, nourrissant une certaine haine contre les “riches” et cette partie du discours m’a désolée. (Ces propos ne tiennent qu’à moi et je suis ouverte à la dicussion).

    cathy le mercredi 17 décembre 2014 à 13h32

  2. Je répète: cet article est remarquable, d’abord par le choix rédactionnel du sujet, ensuite par son traitement, enfin parce qu’il en appelle au renouveau philosophique en matière de responsabilité. Merci.

    Michel Huvet le jeudi 18 décembre 2014 à 13h01

  3. Hervé Kempf pointait durement, mais justement, l’inculture des dirigeants et des “riches” en matière d’enjeux environnementaux.

    Il allait jusqu’à nous bousculer, en indiquant que les riches ne sont pas forcément ceux que l’on croit, ce peux être une personne seule gagnant 3000 €/mois et un couple gagnant 7000€/mois, dont le pouvoir d’achat est élevé en regard de ce qui se pratique en moyenne sur toute la planète. Ces personnes rentrent dans les 10% de citoyens ayant un train de vie intenable pour la planète si celui-ci devait être généralisé. En clair, les “riches” surconsomment la planète, vive les pauvres, qui ne peuvent la consommer suffisamment ! Devons nous tous devenir riche ? Non, nous devons mieux répartir les ressources !

    Il nous proposait un scénario de prise de conscience, de responsabiliation, de renouveau, alternative au scénario qui se dessine que de trop actuellement : les “riches” s’enrichissent, les “pauvres” s’appauvrissent, les ressources naturelles régressent, les tensions s’attisent, l’environnement régresse…

    Phil le dimanche 21 décembre 2014 à 23h34

  4. Solidarité, action, Aie confiaaance !!! Un kaa expert en social learning devant un 10% s’auto-proclamant…

    Maxime XP le lundi 5 janvier 2015 à 17h21