La vigne, entre artifice et fascination

Photo Jérémie Lorand

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Allez soyons chauvin, qu’il est beau notre département à l’automne, quand ses vignes jaunissent et rougissent dans les dernières lueurs du soleil. C’est d’ailleurs de là que vient le nom de Côte-d’Or. Il le sera sans doute encore plus une fois que ces climats seront classés au patrimoine mondial de l’Unesco.

Sur les 1007 biens classés par l’Organisation, six concernent directement des vignobles. Pourtant, à en croire les experts réunis pour la deuxième édition du salon Vino Bravo, vendredi 5 décembre 2014 à Dijon, ils seraient assez peu au regard du rôle que joue la dans notre quotidien et dans notre façon de concevoir l’espace.

La vigne, au cœur des enjeux

Mettez 140 Airbus, cote-à-cote et calculez leur prix de revient. Vous obtiendrez – à quelques euros près – la moyenne annuelle des ventes en export des vins et spiritueux français. Des ventes portées par le palais toujours plus aiguisé des consommateurs asiatiques, mais qui s’effritent, notamment pour le Bourgogne, sur les huit premiers mois de l’année. “Reste qu’ils découvrent avec fascination le monde du vin, un bien profondément ancré dans toutes les cultures”, assure , géographe et président de la société de géographie. “Le vin a pris une grande importance et devient un produit mondial”.

Michel Guyard, expert en paysages viticoles en sait quelque chose. Il a travaillé sur la candidature des coteaux, Maisons et Caves de Champagne au patrimoine mondial de l’Unesco. “Le paysage viticole est quelque chose qui se construit. Il est très émouvant de voir que les alignements des vignes sont là pour cent ans, voir beaucoup plus”. À travers l’objectif de son appareil photo, il a déjà rendu hommage à la majorité des six sites viticoles déjà classés, a commencé par la juridiction de Saint-Emilion. Au fil de l’histoire, la vigne a toujours marqué le quotidien des Hommes, mais aussi les paysages.

Jean-Robert Pitte de se souvenir : “La vigne et le vin sont le reflet de la condition humaine. Ils sont au cœur des croyances, des religions, de toutes les civilisations, de l’humanité même. Nous arriverons au dialogue entre les sociétés en laissant les guerres de civilisation”. Pour le géographe, la vigne est une métaphore de l’État de droit, car la vigne nécessite une immense souplesse pour que le fruit fasse le meilleur vin possible. “Les bons vignerons sont pragmatiques, il y a une nécessité d’adaptation aux spécificités locales tout en cultivant une vision mondiale”.

La démocratisation en période guerre

Lors de la Première Guerre mondiale, le vin fait officiellement son entrée dans les tranchées. D’abord un quart de litre quotidien puis un demi-litre puis trois-quarts de litre pour chaque poilu à partir de 1916. Selon les instances militaires et politiques, l’héroïsme des soldats justifiait cet investissement. “À cette époque, les hommes ont planté des vignes dans les plaines pour fournir l’armée française ou encore les mines du Nord-Pas-de-Calais. Le vin de plaine n’était pas évocateur, pas forcément bon, mais c’est ce “jaja” qui a permis de gagner la guerre, car il faisait vibrer les soldats”.

Photo Jérémie Lorand

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Depuis, la vigne façonne les territoires. “Les paysages qui en résultent nous fascinent, car nous savons que de ces alignements est produit du vin”. Il y a peu, un couple de Chinois aurait même demandé à Aubert de Vilaine, propriétaire de la Romanée-Conti, de les marier symboliquement devant le domaine. “Le vin est issu d’une plante totalement folle, un produit brut qu’on modèle à son image comme on éduque un enfant. C’est en ça que les paysages viticoles sont des marqueurs de la civilisation”, complète Jean-Robert Pitte.

Écrivain et co-auteur de la série “Le sang de la vigne”, Noël Balen livre un autre regard sur ces paysages. “Nous sommes toujours confrontés à cette idée que la France n’est pas fière de ce qui la rend vertueuse”, explique-t-il. “Rien n’est pourtant plus représentatif de notre culture et notre excellence que le rayonnement de nos vins. J’avais parfois une vision très bucolique et romantique des paysages viticoles, mais dans certains cas, la décadence urbaine et l’appât du gain ont poussé l’homme à détruire des paysages exceptionnels”.

Il n’y a pas de vignoble prédestiné, que des entêtements de génération

Les paysages, selon le scénariste, s’avèrent totalement artificiels. Et la Bourgogne n’échappe pas à la règle même s’il faut remonter quelques années en amont. C’est en effet les moines de Cîteaux qui ont en partie dessiné les coteaux tels que nous les connaissons aujourd’hui. C’est à eux que nous devons le célèbre Clos Vougeot, aujourd’hui partagé en 85 propriétés. “Il n’y a pas de vignoble prédestiné, que des entêtements de génération”, considère cependant Jean-Robert Pitte. “Sans les moines de Cîteaux, sans les Ducs de Bourgogne, sans le rattachement du Duché de Bourgogne à la Cour de France et ainsi de suite, les vins de Côte-d’Or ne seraient pas forcément plus grands que ceux de la côte chalonnaise.

Jamais vraiment géométriques, les paysages viticoles seraient donc uniques, mais pas le vin pas forcément inimitable. “Il y a potentiellement plein de Belles aux bois dormants qui n’attendent que le baiser de leur prince charmant”, image le géographe. “Un vin a la gueule de l’endroit et la tripe du vigneron”. Et cet entêtement doit persévérer, même contre les lois du marché. Dans les lieux où le vin est actuellement moins cher, les trois spécialistes craignent une radicalisation de la pensée. “Les vignes seront arrachées au profit des lotissements et de l’urbanisme”. À Saint-Tropez déjà, des viticulteurs ont craqué et les prix de vente devraient permettre d’assurer la pérennité de la famille pendant six générations.

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