“Le jour où tout a dérapé”, Benoît Lambert revient sur son Tartuffe

tartuffe_ou_limposteur_avec_de_gauche_a_droite_m._schambacher_e._grebot_a._reinhorn_a._cuisenier_et_c._royc_vincent_arbelet_11

Bien connu de tous et grand classique du dramaturge français, Molière, Tartuffe remonte sur scène sous la direction de (directeur du Centre Dramatique National) au théâtre de Dijon (TDB). Le metteur en scène nous propose une réadaptation de l’imposteur autour d’une formidable troupe d’acteur comme Emmanuel Vérité. Du 6 au 22 novembre 2014, la troupe jouera sa comédie devant le théâtre de Dijon.

Le Miroir est allé lui poser quelques question…

Pourquoi avoir choisi de mêler costumes contemporain et alexandrins ?

Une chose me paraît très importante dans cette pièce, c’est que l’on comprenne qu’elle se passe bien dans les hautes sphères. Je voulais des signes simples et clairs pour les spectateurs d’aujourd’hui, comme des costumes actuels.

Prenons Orgon, si l’on veut montrer quelqu’un qui a du pouvoir, c’est plus facile de le montrer en costume trois-pièces avec des joncs d’honneur à la boutonnière, n’est-ce pas? Immédiatement une identification est possible. Choisir de porter les costumes de l’aristocratie du XVIIe siècle, tout à coup nous aurait engagé à effectuer des recherches presque archéologiques que je trouvais inutilement compliquées.

Et puis, je ne suis pas très à l’aise avec les costumes d’époque. C’est toujours un peu compliqué parce que de toutes façons on ne dit pas l’alexandrin comme il était dit en 1669. la manière de porter la voix, de porter le corps a changé. A mon sens, c’est bien avec les corps d’aujourd’hui que l’on traite un texte classique. D’où les costumes contemporains et le texte resté fidèle à ce que Molière a écrit.

Comment un homme travaille sur le thème du mariage arrangé ? Faut-il être féministe pour parler de ça ?

D’abord, j’espère que l’on peut être un homme et être féministe ! C’est la première chose. Je pense en tous cas que Molière l’était à sa manière. Sa singularité, c’est qu’il écrit à une époque où les femmes des hautes classes s’émancipent. Avec le développement des salons et des galantes qui tenaient les salons au XVIIe siècle, c’est un moment où il y a dû avoir une liberté assez grande pour les femmes.

Mais la question, c’est aussi celle du pouvoir patriarcal, masculin et paternel. Ce qui est intéressant, c’est que l’on voit bien comment Orgon a dû être un père libéral – relativement épris de liberté. Avant sa rencontre avec Tartuffe, il était soucieux du bien-être de sa fille, il lui avait choisi un amoureux possible pour elle. Donc ça raconte bien l’histoire d’un homme qui passe d’une forme de générosité et d’amour attentif au bien-être de ses enfants à une sorte de folie un peu fascisante, quelque chose comme cela.

A la fin de la pièce, l’officier de police est très surprenant, est-ce un choix délibéré de votre part ?

Ne faites pas trop de spoiler [spoilleleur] – (anglicisme contemporain pour dire : gâcher le suspens) sur mon spectacle ! (rires) Dans la pièce de Molière, le policier est un simple officier qui vient expliquer les choses à la famille.

Mais son discours est une célébration explicite du pouvoir royal, et c’est vrai que cela prend aujourd’hui des accents un peu suspects. Donc c’est nous qui avons délibérément choisi de mettre en valeur quelque chose qui est assez scandaleux dans cette fin de Tartuffe.

Il y a un abus de pouvoir de la part de l’autorité royale. Alors on a eu envie de faire une espèce de tableau qui pouvait évoquer Le Jugement dernier de Van Eck – celui que l’on peut voir aux Hospices de Beaune – et qui départage entre les bons et les méchants, en envoyant Tartuffe et son complice en enfer et en remettant la famille qui était en train de s’entretuer sur le droit chemin.

Je pense que la France est restée très monarchique, donc ça nous raconte encore quelque chose aujourd’hui.
Avez-vous eu en tête, en mettant en scène la pièce que vous traitiez de thèmes contemporains ?

Euh, oui… En tout cas, ce qui est sûr, c’est que je m’engage dans un cycle de travail que j’avais commencé avec un petit spectacle qui s’appelle ” Bienvenue dans l’espèce humaine ” sur la question du pouvoir et de la nomination sociale. C’est à dire, qu’est-ce qui fonde le pouvoir, qu’est-ce qui fait qu’on domine socialement.

Je pense que la France est restée très monarchique, donc ça nous raconte encore quelque chose aujourd’hui. La preuve en est que l’on se sent encore obligés d’aller élire un président tous ensemble, de choisir une personne. C’est complètement hystérique cette histoire là.

Depuis Louis XIV, on ne s’est jamais remis de cette hystérie de l’identification du pays et d’un homme. On essaye aussi de finir en disant que pendant que les grands retournent à leur bonheur, les petits continuent à nettoyer leur m***e. Je pense qu’il y a chez Molière une réflexion sur le rapport des classes et que l’on peut donner cela à voir dans la pièce. Après, j’espère que ça résonne avec notre présent. Mais comme des sonars sous la mer, comme des échos lointains.

A côté de la politique, la lutte des femmes…

Oui et là, vous êtes au cœur des tensions qu’il y a dans la pièce. Il y a deux fronts, le premier, explicite qui est celui de l’émancipation féminine, c’est tout le travail de Dorine et d’Elmire, qui essaient de sauver Marianne de cette loi patriarcale archaïque à laquelle elle est soumise. Mais en même temps, ce front féminin est fracturé, parce que Dorine est du côté des servantes et Elmire et Marianne sont du côté des maîtres.

D’ailleurs à la fin de l’histoire, les maîtres se retrouvent entre eux et les valets restent à leur place. Oui il y a une lutte des genres et une lutte des classes qui ne se conduisent pas sur les mêmes fronts, ni suivant les mêmes lignes de combat. C’est ce qui fait la richesse de la pièce.

Et il y a un autre point aveugle qui est qu’en même temps, le théâtre de Molière est très conservateur sur un plan social. Le retour à l’ordre se fait à la fin de la pièce : chacun dans sa classe, chacun à sa place. Il n’y a aucun rapport entre un métayer breton et une galante du centre de Paris en 1669. Et c’est irréconciliable, c’est impensable, il faudra attendre 1789 pour avoir l’idée d’une humanité commune.

Vous disiez qu’il était délicat de reprendre une pièce pour parler d’un sujet qui est relativement actuel. Alors un metteur en scène peut-il appuyer un message d’un auteur pour rendre la problématique actuelle ?

Je crois que c’est la force d’un grand texte. Ceux qui traversent le temps, c’est que la polysémie fait leur force. Et tout cela se fait à notre insu. C’est le spectateur qui fabrique les échos. Et puis le metteur en scène et les acteurs aussi.

Dorine donne à Tartuffe un dernier verre pour la route. Est-ce du mépris ou de la compassion ?

Je n’ai pas envie de trancher là-dessus. Pour moi Dorine et Tartuffe appartiennent à la même classe. Elle sait exactement qui c’est, d’où il vient. Elle a tout de suite repéré la petite crapule, le pique-assiette, elle connaît ça. Non pour moi, ce dernier verre c’est une affirmation assez tragique. Ce qui est dit à la fin, c’est que l’exploitation c’est mieux que la prison. Pour moi, ça veut dire : ” Sans rancune “.

Dorine sait quelque chose de terrible d’ailleurs. C’est que quelqu’un comme Orgon à la fin, gagne toujours. Parce que la société est organisée de telle sorte qu’un personnage comme cela gagne toujours à la fin. Ça, c’est peut-être encore un peu d’actualité.

On croise plusieurs fois dans la pièce un homme qui passe son temps à planter un couteau dans une poire. Est-ce que c’est un clin d’œil à un film de gangster. Ce fruit, est-ce le fruit défendu ?

Laurent qui est le suivant de Tartuffe, à la fois son valet et son complice. Je les aime bien parce que du coup en duo, on dirait un peu le chat et le renard dans Pinocchio. C’est une espèce de duo de méchants et j’aime bien ça. J’aime bien que ce type efflanqué, maigre comme un coucou passe son temps à manger. Il en profite. Pour une fois, ils sont dans une maison où la cuisine est toujours pleine.

Pour ce qui est du fruit, c’est formidable parce que c’est toujours le spectateur qui explique le spectacle. J’ai envie de répondre que toutes les interrogations sont justes. Oui, il y a un truc dans la pièce sur les fruits et les fleurs. Mais je le constate, je ne suis pas sûr de l’avoir prémédité. Il y a sûrement des restes du paradis terrestre qui flottent là.

C’est une espèce de duo de méchants et j’aime bien ça.
Il y a une relation très discrète qui se lie entre la servante et Laurent. Était-ce dans l’idée de Molière ?

Vous êtes perspicace ! (rires) Je trouvais intéressant que ces deux personnages muets (Flipote et Laurent) tissent une sorte de lien. Ils sont tout en bas de l’échelle sociale, ce sont des gens dont on parle peu, auxquels on s’intéresse très peu. Je trouvais intéressant que ces deux personnages muets aient une espèce de complicité, de reconnaissance. Quelque chose qui circule entre eux et qui pourrait s’appeler de l’amour, une romance possible entre eux ou tout simplement de la fraternité.

Finalement quelle liberté avez-vous eu l’impression de prendre par rapport à la pièce originelle de Molière ?

Aucune et toutes. Aucune parce que je m’étais donné l’objectif de monter la pièce dans son intégralité sans en toucher une virgule, ce que j’ai pratiquement fait. Pratiquement car il ne vous aura pas échappé qu’il y a un petit morceau en allemand et que j’ai rajouté à la fin de la pièce les trois mots du début.

Et en même temps toute liberté parce que je pense qu’une pièce comme celle-là s’invente avec les acteurs qui la jouent et que je pouvais choisir. C’est une page absolument blanche qui s’ouvre quand on commence à distribuer les rôles puisque le sens de la pièce va se modifier fortement en fonction des corps qui vont incarner ces personnages. Je pense que notre Tartuffe – Emmanuel Vérité – est assez gracieux, assez élégant. Il a un côté dandy. On aurait très bien pu imaginer un rustaud, grossier, brutal en fonction de l’acteur qu’on aura choisi pour l’interpréter.

Mais Tartuffe, c’est encore mieux que cela. C’est une journée : le jour où tout a dérapé.
En quoi Molière pourrait être un auteur de 2014 ?

Ce que je trouve extrêmement moderne chez lui, c’est sa capacité à réactiver de façon extrêmement brûlante et vivante des rapports entre les personnages. Là où il est complètement un auteur de 2014, c’est parce que c’est un acteur. Il a donc écrit des partitions assez merveilleuses pour les comédiens et qu’au fond, ce que cela fait circuler entre des acteurs, ça ça reste extrêmement vivant, cela peut être réactivé avec beaucoup de vie.

Il a réussi à capter des mouvements de vie, des gens saisis sur le vif avec vivacité. Je ne crois pas qu’il a écrit son œuvre en préméditant une postérité littéraire. Il voulait faire une œuvre pour ici et maintenant. J’aime penser cela en tout cas.

Dans son œuvre, il n’y a que des gens placés à des moments dans des circonstances singulières. Et je crois que l’humanité c’est cela. Je pense que ce qui fait sa pérennité, c’est cela. D’être intéressé à ce qu’il y a de volatile, de flottant d’incertain, de circonstanciel pour ne pas dire accidentel et non de s’être occupé des grands problèmes éternels qui concernent l’humanité puisqu’il n’y a pas de grands problèmes éternels qui concernent l’humanité.

Mais Tartuffe, c’est encore mieux que cela. C’est une journée : le jour où tout a dérapé. En général, quand on fait du théâtre, si l’on ne raconte pas le jour où tout a dérapé, tout s’est accéléré, ça n’a pas d’intérêt à être mis sur la scène du théâtre. C’est un grand ressort classique de la comédie : cette circonstance souvent catastrophique d’ailleurs assez drôle, saisie sur le vif et où on voit tous ces gens affronter une tempête.

Une comédie, c’est toujours montrer des gens à qui il arrive une chose catastrophique mais qui heureusement n’est pas sérieuse.

Les commentaires sont clos.

  1. Oh là là,Benoit, tu m’as flanqué une de ces trouilles avec cette dégaine. C’est qu’on se la pète un peu avec toutes ces bagues !!!

    Corinne le lundi 10 novembre 2014 à 10h36