La Rumeur : “Le rap ne fera plus bouger l’ordre établi”

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Connu pour son procès de huit ans contre l’ex-ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy, le groupe parisien sera en concert à Djion le 14 novembre 2014 à la Vapeur. L’occasion pour Le Miroir de discuter politique avec Ekoué, un artiste farouchement indépendant au solide background. Diplômé de Sciences Po, juriste de formation, il nous a accordé un moment pour une discussion à bâtons rompus.

Parce qu’Ekoué a connu l’âge d’or du , parce qu’il a pris le parti de l’indépendance, parce qu’on savait que son discours était réfléchi et parce qu’il a bien voulu jouer le jeu, on l’a interrogé pêle-mêle sur sa vision de l’engagement social et politique du , l’évolution de ce mouvement artistique en 15 ans, sur sa vision de l’indépendance des artistes.

Ekoué, bonjour. Quand on écoute la Rumeur et quand on allume la radio, on se dit que le rap aujourd’hui, ce n’est plus le même. Pourquoi selon toi ?

Le rap tel qu’on l’a connu et tel qu’il existe aujourd’hui a changé pour deux raisons. La première c’est que nous, génération 1996, on avait encore le mythe d’un rapport de force créé à travers un mouvement collectif qui pouvait s’opposer au conservatisme dans la musique dans la politique et ailleurs. Un certain âge d’or du rap, à la volonté d’être indépendant, on a compris la nécessité de créer nos propres médias. Ensuite, il y a eu en France une seconde vague dont les goûts, les options et les choix ont été imposés par des personnes extérieures à culture hip hop. Aujourd’hui, le résultat est celui que l’on connait. Le rap suit le mouvement, la mode. Même si pour contrebalancer tout cela aujourd’hui, il existe internet qui a pris une bonne place, qui permet l’émergence de scènes issues du web underground avec une volonté d’aller chercher dans les archives, de proposer un rap qui me plait plus.

Nous, on avait encore le mythe d’un rapport de force créé à travers un mouvement collectif
A quel moment le rap a pris deux directions différentes ?

Pour moi elle s’est faite au moment où la génération qui nous a précédé (IAM, NTM, MC Solaar), a hypothéqué ses possibilités à proposer un modèle nouveau en filant les clés de la maison à Skyrock – pour faire court. Ils portaient un message dans lequel beaucoup de jeunes de banlieues se reconnaissaient. Même s’ils ne voulaient pas être des porte-paroles, d’une certaine manière ils en étaient. Il y avait des attentes de l’autre côté – qui allaient peut-être au delà de leur capacité – comme créer, parler en notre nom, proposer un rap garanti par les anciens.

Dès lors que des médias comme Skyrock qui finalement étaient avant tout des financiers – mais ça, on ne peut pas leur reprocher quelque part – ont fait des études de marché et ont vite vu ce que ça pouvait leur rapporter, ils ont investi et après ils ont mis tout le monde au pas.

Le rap s’est donc pris les pieds dans le tapis des financiers ?

Non, pas tout le monde parce que tu peux créer un modèle indépendant – proposer une alternative. Comme vous faites (au Miroir, ndlr). C’est forcément plus long, mais à terme, c’est générateur de beaucoup plus d’argent. Eux, on leur a promis, comme à tous les groupes de cette génération malheureusement, des clips disques d’or, on leur a dit qu’ils allaient vendre 100, 200, 300 000 albums. Mais au bout du compte, où est-ce qu’ils sont aujourd’hui ? Et là, je parle d’artistes de la génération intermédiaire, la mienne.

Les financiers de Skyrock ont mis le monde du rap au pas.
Celle des années 2000 ?

On va dire qu’il y a eu la génération des années 1996 que l’on appelle l’âge d’or, qui ont succédé à IAM, NTM, Solaar, etc. Il y a eu ensuite un underground assez intéressant dans l’intervalle avec des groupes comme nous, Lunatic, Time Bomb et autres qui proposaient des façons de rapper qui contrastaient avec ce qui se faisait avant. Mais il n’y avait pas encore Skyrock. Puis, il y a eu tous ceux qui ont couru derrière au premier rang desquels des gens de notre génération et qui aujourd’hui n’existent plus. Et puis il y a ceux qui aujourd’hui n’imaginent même pas faire du rap en se passant de ce média là.

Le niveau de formatage a atteint un tel point, ils ont tellement plafonné leur offre, que évoquer un modèle différent aujourd’hui, pour eux, cela reviendrait à marcher sur Mars.

Donc, vous avez le même problème que la presse, il ne vous reste que peu de rappeurs indépendants ?

Non, c’est pas cela. Je ne veux pas catégoriser les bons et les méchants. Après tout, chacun est artisan de son propre destin. Simplement, heureusement que nous, on est pas tombés dans ce panneau. Le fait de se forger dans l’indépendance nous a ouvert des perspectives. On a vite compris que notre musique, de par le modèle économique qu’on a réussi à créer en se rémunérant avec les concerts, en vendant des albums, on a été médiatisés, parce que c’est une démarche originale qui contraste avec ce qui se fait.Effectivement, c’est un chemin qui est beaucoup plus long, mais cela permet de savoir quels sont les rouages du système, comment les choses se passent. Quand tu n’as pas de recul, quand on t’agite juste un billet au bout en te disant : ” Attrape-le, prends-le vite, parce que sinon c’est un autre qui le prendra, tu n’as pas le recul pour réfléchir. ” Si je prends notre propre exemple, le simple fait de se construire par la scène et puis d’avoir eu ensuite la nécessité de se former – pour faire de l’argent, il faut savoir comment le système tourne…

Les autres ne comprenaient pas pourquoi on était un groupe aussi médiatisé. Certes, on a eu un procès politique pendant une dizaine d’années. Mais qu’est-ce qu’on en a fait, on a proposé un discours qui sortait un peu du rang – au moment où les autres n’avaient plus rien à dire.

En 10 ans, on a fait deux films, on travaille sur notre troisième. On vient de monter un site internet performant, une boîte d’édition également et on continue les concerts dans des salles de 200-300 personnes et on remplit des Olympia et des Cigales remplies à Paris. On aime cette culture de club et de Mceeing à l’ancienne. Finalement notre modèle est beaucoup plus proche de la scène rock indépendante qui ont réussi à s’appuyer sur autre chose que les majors et les radios, et à essayer de creuser des galeries ailleurs pour proposer un truc complètement différent.

“Faire passer un message “conscient” sur Skyrock ? Une contradiction !”
Tu disais que le message était un peu épuisé …

Je n’ai jamais compris la notion de “message”.

Disons … le sens du propos…

Oui, sauf que pour moi, le message est fonction de celui qui l’écoute. Un rappeur qui parle d’oseille à longueur de temps, s’il est complètement raccord avec les schémas de pensée de son auditeur, avec ce qu’il vit au quotidien, alors cet auditeur va considérer que c’est un message qui lui est délivré. Rien de moins, et c’est un message tout à fait conforme à ses attentes.

D’ailleurs, je n’ai plus de débat moral par rapport au rap. Ma moralité je l’instaure pour moi et mes proches. Finalement si un mec dit n’importe quoi dans ses textes et a suffisamment travaillé la forme, si ça touche un certain nombre de personnes, c’est que finalement, il a réussi son pari. Maintenant, ce n’est pas forcément ce que moi, je vais écouter. Dans le rap, la partie performance est importante. Peu importe ce que tu dis, la forme compte. Si sur scène tu te plantes pas et que tu as un niveau de Mcee reconnu, ton message passe. Après bon message ou pas bien, c’est un autre débat.

Je pars du principe que nombre d’entre nous ont proposé un message ” conscient ” en allant sur Skyrock. C’est une contradiction de fait! On ne peut pas aller voir ceux qui font tapiner le rap et en même temps vouloir délivrer un message à ton pote. Après 20 ans de pratique de hip hop, ce que j’écoute, ce sont les gens dont le discours est en cohérence avec ce qu’ils sont. Les autres entrent dans une forme de démagogie, et ce n’est pas ça qui paye.

Le message du rap ne peut-il pas profiter du contexte de crise pour se repolitiser ?

Nous, on nous a souvent mis dans une case politique, militante. Ceux qui l’ont fait ont dû lire nos interviews, mais certainement pas écouté notre musique. Parce qu’elle est teintée de ce que l’on vit tous les jours. On peut donner des esquisses de solution, on peut dire des trucs complètement immoraux et que réprouvent les gens qui ont une certaine idée du rap, parfois des choses avec plus de lucidité. On revendique le fait d’être nourris de plusieurs choses à la fois.

Le rap c’est aussi bien Public Enemy (qui mettait en avant Malcolm X et les figures politiques noires américaines) et NWA (qui parlaient de poudre et de calibres à la Pablo Escobar).

Au final, faire du rap a-t-il changé ta façon de voir les choses au quotidien, t’a rendu plus lucide ?

Oui complètement, c’est pour cela qu’on le prend au sérieux. Le rap, c’est personnel, il m’ a apporté beaucoup et j’ai beaucoup à lui rendre. Il a fait de moi quelqu’un qui a pu faire de grandes études, des ateliers d’écriture, qui a pu monter des films, une boîte d’édition, qui vit aujourd’hui de sa musique. Le cœur de la démarche de La Rumeur, c’est un micro et deux platines, tout le reste s’articule autour.

On vote quand il y a de la mixité sociale.
Mais qu’est-ce qu’un jeune peut aller trouver dans le rap ? Une façon de s’exprimer plus pertinente ? De savoir créer une entreprise ?

Oui, cela peut lui donner les moyens de “matérialiser”. Avec le temps, tu peux vivre de ta musique, de ta passion. Clairement, j’ai toujours été un cancre à l’école, je m’en fichais, j’y allais pour mes parents. A partir du moment où on a écrit nos premiers textes, où on a commencé à faire des disques, où des gens ont commencé à me dire qu’ils aimaient mes textes, ma façon d’écrire, ça m’a poussé à me former, à aller plus loin dans la recherche des mots, à ouvrir des livres, un dictionnaire. Tout cela pour faire du droit et finir dans une grande école, à Sciences Po pour obtenir mon diplôme. Cela, je le dois au rap.

Justement, en quelle spécialité es-tu diplômé ?

D’un master politique et société en Europe. Je me suis spécialisé en sociologie politique.

Sur quel sujet particulier ?

J’ai fait mon mémoire et mon travail de fin d’année sur les comportements électoraux et sur la question du vote dans les quartiers dits de Zones d’éducation prioritaire (ZEP). Il s’agissait d’infirmer ou de confirmer l’hypothèse selon laquelle plus tu vis dans un quartier pauvre et moins tu votes. Le sujet m’a été imposé – je ne vote pas.

Et alors, cette hypothèse est-elle vérifiée ?

On vote quand il y a de la mixité sociale. Quand il y a des ghettos ethniques qui sont de la responsabilité des pouvoirs publics – tel un tri – et que ça ne créait pas de mixité sociale, des gens qui viennent de tous horizons, on se rend compte qu’ils ne votent pas.

Les populations des quartiers te semblent-elles sous-représentées dans le dialogue démocratique ? Ont-elles voix au chapitre ?

Non, bien sûr que non. Aujourd’hui, ceux qui ont voix au chapitre, ce sont les élites politiques, journalistiques et autres. Nous on subi. Les gens subissent, plus ils sont pauvres.

Du coup, le rap peut-il être un moyen de raccrocher le peuple à sa démocratie ?

Oui, bien sûr, entre autres.

Comment ?

Nous avons été en procès 10 ans contre Sarkozy. Heureusement qu’on faisait du rap et qu’on a su faire montre de notre désapprobation, de notre refus de baisser les bras et de marcher la queue entre les jambes. Il fallait avoir les nerfs solides pour assumer dix ans de procès contre la censure. C’est un acte démocratique.

Retour sur le procès …

En 2002, Hamé, membre de la Rumeur publie un texte intitulé “Insécurité sous la plume d’un barbare” à lire ici (publié dans un fanzine accompagnant la publication de leur premier album L’Ombre sur la mesure) dans lequel il dénonce le rôle poison de la police dans les quartiers ghettoïsés. Il est amené à comparaître devant le Tribunal de grande instance pour pour “diffamation publique envers la Police nationale” par le ministère de l’Intérieur alors sous l’autorité de Nicolas Sarkozy. Après deux relaxes et deux pourvois en cassations par le Parquet, la cour de cassation décide que ces écrits ne constituent pas un délit de diffamation envers une administration publique. Le marathon judiciaire prend fin en juin 2010 avec la relaxe d’Hamé.

Le discours du rap récent mainstream est tout de même sidéralement creux et chargé d’anti-valeurs morales…

Je ne pars tellement plus en guerre contre le mauvais rap. Les radios qui passent cela, je ne les écoute plus. Après, ce rap s’apparente plutôt à de la pop culture qu’à de la musique sérieuse.

Cela ne peut-il pas décrédibiliser la musique rap ?

De toutes façons, le rap est déjà décrédibilisé, pour vendre du saucisson, ils peuvent te mettre du rap. Il ne faut plus s’attendre à un souffle, le rap ne va plus faire bouger l’ordre établi. Il ne faut pas se faire ce genre d’illusions. Maintenant, il existe des démarches intéressantes issues du rap, qui peuvent réussir à créer des exemples et faire bouger les lignes.

Les mecs altermondialistes dans le rap, ils veulent nous expliquer qu’il y a les méchants capitalistes et il y a eux. C’est bien quand tu as douze ans, mais au bout d’un moment, il faut arrêter de planer. La vie, c’est plus compliqué que cela.

Les rappeurs indépendants représentent-ils encore un contre-pouvoir ? S’opposer à Sarkozy n’était pas anodin.

En effet, quand tu t’opposes à Sarkozy, tu rentres plus dans l’Histoire que dans la mode, d’une certaine manière, pour être le groupe qui a tenu tête à un ministre de l’Intérieur. Dès qu’on parle de la censure, on parle de La Rumeur. Et l’histoire de la censure on en parlera encore 100 ans. Si le nom de mon groupe revient à chaque fois, on a tout gagné d’une certaine manière. Vous vous souvenez du tube de l’été 2001 ? Du rappeur tendance en 2003 ? Et bien moi non plus.

Y a-t-il déjà eu une volonté politique d’étouffer le rap ?

La Rumeur, des groupes comme nous, oui. Mais c’est plutôt certains types de rap que l’on ne met à la disposition du grand public. Après on ne va pas pleurer là-dessus, mais le tout n’est pas de passer sa vie à faire ça, mais trouver des alternatives. C’est ce que l’on fait.

La radicalité n’est donc pas une solution pour le rap ?

On n’est pas radicaux, qui le dit ?

“La culture Mac Do a quand même pris le pas chez les jeunes.”
Lors d’une interview télévisée, vous rencontrez Malek Boutih et il vous qualifie de radicaux.

Oui, enfin radicaux par rapport à Malek Boutih, ce n’est pas compliqué ! Après ceux qui nous considèrent comme des radicaux, peut-être est-ce parce qu’ils se considèrent trop comme des vendus. Nous on est des gens normaux, on a juste revendiqué une certaine normalité. Je n’aime pas les cases, les chapelles, chacun fait ce qu’il a à faire. Oui évidemment, La Rumeur, c’est pas The Voice.

Quelles différences vois-tu entre les jeunes de ton époque et ceux d’aujourd’hui ?

Je trouve qu’ils vont plus vite. Nous on prenait plus le temps. Après, je trouve tout de même que ça manque de fond. La culture Mac Do a quand même pris le pas chez les jeunes. Le prêt à penser politique, en tout. Mais bon, pas chez certains jeunes. C’est une question d’éducation et de transmission de valeurs. Des gamins m’ont dit qu’en écoutant La Rumeur ils ont découvert Renaud, ils ont ouvert des tiroirs musicalement.

A l’époque aussi, le hip hop était beaucoup plus violent. Aujourd’hui, je ne vais plus du tout aux soirées mais j’entends ici et là que les filles arrivent … montés sur des talons et en petite culotte, ça n’existait pas à notre époque. Pour le coup, là, il y a une vraie différence. Les concerts, tu y allais en équipe ou parce que tu savais que tu pouvais aller chercher quelqu’un, il y a avait beaucoup de règlements de comptes. C’était plus violent, rien à voir. C’était la nuit et le jour.

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