Après la mort de Remi Fraisse : qui fait peur à qui ?

Photo Guy Masavi

Photo Guy Masavi

Tout a commencé par un accident. Un accident isolé au coeur d’une manifestation qui semble avoir été réprimée par les gendarmes au barrage de Sivens, dans le Tarn. De là, tout s’est emballé. Messages politiques, couverture médiatique, réactions à chaud et manifestations énergiques. Pas de meilleure recette pour ne plus rien comprendre, à part une donnée : la méfiance s’est emparée de l’esprit d’une partie des citoyens. Même ici, à Dijon.

La peur domine donc le débat avec des réactions épidermiques dans les deux camps tout en jetant le voile sur ce qui est peut-être une problématique cruciale, à savoir la place dérangeante de l’écologie militante dans le débat politique. Et avec elle, la véritable motivation française à modifier les termes du débat écologique.

CG contre ZAD

À l’origine, il y a donc une manifestation contre le barrage de Sivens, dans le Tarn. À cet endroit et depuis 2011, des riverains s’élèvent contre un projet colossal, celui d’un barrage de 42 hectares capable de retenir 1,5 million de m3 d’eau, assez pour irriguer des plantations de maïs, connues pour être très gourmandes en eau – ainsi qu’en produits phytosanitaires. Problème, ce projet risque de porter atteinte à la zone humide du Testet, un réservoir de biodiversité défendu par un collectif de sauvegarde (voir leur site ici), et de l’inonder. Les opposants au projet ont donc établi un périmètre en ZAD, une Zone à défendre.

Mais de qui ou de quoi estiment-ils avoir besoin de se défendre ? Qui attaque leurs intérêts de citoyens ? À première vue, leur cible, c’est un banal projet mis en place par le conseil Général du Tarn, destiné à retenir de l’eau d’un affluent du Tescou à destination de l’irrigation. Un projet financé en majeure partie par le département et réalisé par une Société d’économie mixte. Son nom, la Compagnie d’aménagement des coteaux de Gascogne (CACG) et son directeur, Alain Poncet.

Un projet inutile ?

Tout comme dans la Nièvre ces dernières années, des riverains s’opposent à l’implantation d’un projet industriel, en le qualifiant de “grand projet inutile imposé” et en le protégeant d’une Zad. Des dizaines de site répondent à cette appellation sur le territoire. On retrouve le grand stade de Lyon, les Center Parcs du Jura et du Rousset, en Saône-et-Loire, plusieurs lignes TGV. L’ensemble est même listé sur une carte Google spécifique. Plusieurs Zad, ces lieux de vie collectifs, autonomes et organisés ont été érigées en bastions citoyens, notamment à Notre-Dame des Landes, la plus connue, mais aussi à Sardy-lès-Epiry dans le Morvan, voire à Lyon (voir ici).

Mais en quoi ce projet de barrage appartient-il à la catégorie “grand, inutile et imposé” ? L’expression, tout d’abord, nous vient de Belgique et désigne les grands chantiers n’ayant jamais été terminés, n’ayant pas atteint leurs objectifs ou dont l’utilité est contestée. Les opposants au barrage de Sivens dénoncent un projet présenté comme étant “d’intérêt général”, alors qu’il est selon eux toujours, “destiné à 70% pour l’irrigation intensive d’une vingtaine de fermes et pour 30% au soutien d’étiage (dilution des pollutions)”. Ils jugent le projet “inadapté, dont le coût environnemental et financier est très élevé”, et proposent carrément de changer de modèle agricole pour mettre un terme aux problèmes d’irrigation et de pollutions.

Surévalué de 35%

Les citoyens font donc pression sur les collectivités et leurs élus pour freiner ces projets. Le but : imposer un temps pour le principe de précaution. Mais les élus de la majorité ne le voient pas de cet œil, comme en témoigne la réponse de Thierry Carcenac à l’antenne d’Europe 1 : “Ce qui me chagrine le plus, c’est qu’une affaire modeste prend des proportions qui irrationnelles. Des personnes venant de la France entière pour perturber comme cela un projet est dramatique pour les populations qui y vivent. Dramatique pour l’image que l’on peut donner également. On a 50 personnes qui ne veulent pas de ce projet, cela pose un vrai problème de gestion démocratique des dossiers”.

Malgré lui, l’accident de Sivens a produit un effet, le projet a été suspendu momentanément. Toujours soutenue par le Premier ministre Manuel Valls, la décision est entre les mains du maître d’ouvrage, Thierry Carcenac. D’après un rapport daté d’octobre et publié le 26 octobre 2014 sur le site du conseil général du Tarn – un document signé par deux ingénieurs généraux des ponts des eaux et des forêts, Nicolas Forray et Pierre Rathouis – le projet a été surévalué à hauteur de 35%, mais il est trop tard pour arrêter sa confection puisque les travaux ont déjà été mis en marche et que des engagements locaux et régionaux ont été pris avec la profession agricole.

Sachant cela, ils préconisent des mesures de meilleure gestion (télécharger ici le document) afin de préserver un environnement fragile d’un projet gourmand. Un projet un peu rapide, donc, critiqué par Benoît Biteau, vice-président PRG de la région Poitou-Charentes, dans une lettre ouverte publiée sur le site de BastaMag.net. Ailleurs, d’autres voix s’élèvent pour qualifier ce projet d’illégal (Lire ici la réaction de Noël Mamère et ici l’article de Médiapart). Tandis que le Monde se penche ce matin sur les éventuels conflits d’intérêts et consanguinités qui maillent le dossier de l’Eau dans la région (Lire ici)…. et que l’avocat de la famille du jeune homme, Arié Alimi, publie une tribune sincère dans les blogs de Médiapart interrogeant la responsabilité de l’État et sa violence vis-à-vis de simples citoyens.

Les écolos sont-ils méchants ?

La question qui se pose est la suivante : ces personnes qui viennent de toute la France “pour perturber”, sont-ils dans le langage vulgaire des casseurs ou des manifestants ? Dans le premier cas, la situation permet de s’indigner contre des rassemblements visant à dégrader le bien commun. Mais le second cas porte à réfléchir un peu plus longuement. Et si l’État républicain avait attaqué ses propres enfants (l’option que pose Arié Alimi dans une tribune médiatisée), alors qu’ils tentaient de mettre en garde leurs concitoyens contre des projets “casseurs” justement ? À travers l’enchaînement d’épisodes se sont mêlées deux notions sur le fil du rasoir. Celle d’opposant et celle de casseur. Dans un autre contexte, on aurait parlé de résistant et de terroriste.

Lequel est acceptable, lequel ne l’est pas ? La question s’est posée à Dijon durant la manifestation du 1er novembre 2014. Le rendez-vous succédait à un premier la veille, devant la préfecture, à 18 heures. Là, on avait pu croiser les manifestants écologistes. Sur la seconde rassemblée rue de la Liberté devant l’hommage à Mika – jeune marginal s’étant donné la mort à la fin de l’été – les manifestants s’affichaient bien plus clairement anti-police, protégés de casques et armés de marteaux. Le cortège qui n’a été soutenu ni par les militants du Front de Gauche, ni par ceux d’EELV a avancé dans les rues de Dijon demandant justice pour Rémi Fraisse. Clairement “antifasciste”, une partie du mouvement s’est appliqué à casser des vitrines le long de son parcours qui s’est effectué en partie de nuit. Dès lors, difficile de faire le distinguo : casseurs ou citoyens en résistance ?

La première interpellation cible une personne plutôt marginalisée, selon le procureur de la République (dans un communiqué transmis au Bien Public ce 3 novembre 2014), la mairie a décidé de porter plainte contre les autres “casseurs” reconnu par vidéosurveillance.

Reste que l’amalgame se crée entre écologistes militants et groupes plus musclés prêts à en découdre face à face. Contre cette jeunesse engagée (pour le meilleur et pour le pire), l’État et le gouvernement Valls semblent faire bloc et opposer une rigidité de glace aux sollicitations et aux appels à plus de justice, ainsi qu’une certaine violence dans la répression, comme en témoigne l’épisode du Testet. Un écologiste virulent est-il un terroriste comme un autre ? Des pays comme les États-Unis ou le Canada ont tranché : un militant écologiste est surveillé par le biais des lois antiterroristes. Ces nouveaux potentiels “écoterroristes” risquent bien d’avoir un statut en Europe, comme s’en inquiétait en 2012 le média Owni (lire ici). Un terme qui, avant d’être une menace pour les congénères des écoterroristes, sera d’abord une menace pour leur propre liberté ainsi que pour leur combat. Mais enfin, qui a intérêt à faire taire les écolos ?

Les commentaires sont clos.

  1. Bravo et merci pour l’analyse pertinente et objective à mon avis…et dépassionnée .L’info traitée à chaud a ses travers ….qu’utilisent aussi les médias !

    Calorix le mardi 4 novembre 2014 à 10h31

  2. Ah, je l’attendais, l’article du Miroir, sur ce sujet! :) Parce que sur Facebook, les sur-informations et commentaires sur ce sujet sont à mon sens pourris.

    CamilleG le mardi 4 novembre 2014 à 12h34

  3. Merci pour cet article qui pose de bonnes questions.
    La dernière phrase est très parlante “Mais enfin, qui a intérêt à faire taire les écolos ?”. Ce peut être l’occasion d’écrire une suite à cet article.

    dijon-ecolo le mardi 4 novembre 2014 à 13h27

  4. Merci pour cet article si complet qui invite à une suite.

    Les actes de dégradations de mobilier, de casse de vitrine ne peuvent masquer la portée des engagements des écologistes et altermondialistes, la lutte contre des projets qui, s’ils ne sont pas tous inutiles, sont souvent mal proportionnés et gaspillent l’argent public.

    La violence vient d’élus sans écoute, qui restent accrochés à leurs décisions parfois dépassées, comme à Notre dame des Landes. Des élus qui savent changer d’avis, qui assument qu’ils peuvent s’être trompés sont des élus dignes, pouvant écouter les habitants connaisseurs de leur environnement.

    Par exemple, après de nombreux échanges et interpellations, François Rebsamen accepte en mars 2014 de reconnnaitre qu’il peut persister des terres agricoles non polluées à l’emplacement du futur écoquartier du jardin des maraîchers à Dijon, et qu’une fois la chose confirmée il était prêt à les préserver en revoyant le projet. En septembre, son ajoint en charge de l’urbanisme, Pierre Pribetich s’accroche à dire que le projet d’écoquartier, inchangé depuis les premières esquisses rendues publiques en 2011, conservera près d’un hectare de terre maraîchère, soit le sixième de la surface des terres agricoles non polluées.

    Comme à Sivens, des élus parfois n’écoutent pas à Dijon, voire mentent aux habitants, nient la démocratie participative.

    Phil le mercredi 5 novembre 2014 à 0h44

  5. Ca fait plaisir de lire un article qui prend le temps de la réflexion, et qui analyse. Je n’ai jamais compris la violence d’Etat (l’Etat, c’est nous, les citoyens !) lorsque la droite est au pouvoir : 1 mort à Malville contre le projet de centrale nucléaire de Malville (super GPII, et danger réel qui n’a quasiment pas produit d’électricité au cours de sa vie), 1 mort à Paris en 86 pendant des manifestations étudiantes (http://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Malik_Oussekine)? … Mais que dire lorsque c’est la gauche ? Mitterand qui coule le Rainbow Warrior de Greenpeace, 1 mort (http://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_du_Rainbow_Warrior), tous les blessés à NDDL, au Testet, … pour arriver à la mort de Rémy, tué par des armes de guerres autorisées par Sarkosy. A ce qu’il parait, nous avons la chance d’avoir des socialistes au gouvernement, et que le changement, c’est maintenant : Montrez nous le, et vite, merci !

    J-Marc le mercredi 5 novembre 2014 à 19h04

  6. Merci pour cette analyse objective. N’oublions jamais la première des violences, celle qui est la cause de toutes les autres, celle d’un pouvoir qui impose le bénéfice de quelques uns (ici, 20 maïsiculteurs de la FNSEA et des élus certainement arrosés par les maitre-d’oeuvre).

    Même si la plus grande force est celle des mots et que briser des vitrines n’aboutit à rien (même Johnny Rotten le dit), il ne faut pas passer sous silence l’indignation. Et aussi la perspective toujours présente des méthodes violentes des “bonnets rouges”, des éleveurs de St Brisson, de Morlaix ou d’Agen, qui EUX, SAVENTFAIRE PEUR et se FAIRE ENTENDRE. Bref dans cet Etat fort contre les faibles mais lâche envers les forts, gageons que cette mort servira de déclic. Rémi ne devra surtout pas être mort pour rien. Les temps doivent changer.

    soleil vert le mercredi 5 novembre 2014 à 19h18

  7. Mais Est-ce que les temps changeront un jour? Je doute… La volonté de diriger, d’être au pouvoir, est inhérente à la nature humaine, et quand on y a goûté, on a du mal à s’en défaire. Je pense qu’on est vite grisé, et qu’on se sent “intouchable…” De surcroît quand il s’agit de la chose publique(Res Publica!).

    CamilleG le jeudi 6 novembre 2014 à 12h25

  8. Camille,
    Les élus peuvent être grisés, se sentir intouchables et rester malgré tout respectueux de leurs administrés non ? J’entends ton propos, mais on pourrait croire que le décalage entre l’élu et la rue est inhérent à l’exercice du pouvoir, et donc de là excusable. Non, non, des élus à l’écoute, cela doit être possible, et tirons leur l’oreille si ce n’est pas le cas !!

    Alexandre le vendredi 7 novembre 2014 à 1h46


  9. A Sivens, un jeune homme s’est fait tuer. Partout en France, des gens se réunissent en hommage à Rémi. A l’étranger également. Et là, dans le journal local, tout contre l’article qui revient sur ce drame honteux, une déclaration, plutôt une menace, de Xavier Beulin, patron de la FNSEA.

    Comme j’aimerais avoir en face de moi cette personne et lui dire ceci :

    Vous déclarez : “je n’ai qu’à lever le petit doigt pour mobiliser 3.000 ou 4.000 agriculteurs sur le site”. Lever le petit doigt, comme vous y allez, Monsieur Beulin ! Mais qui sont donc ces gens qui se mobilisent lorsque vous “levez le petit doigt” ? Ne se sentent-ils pas humiliés lorsque vous parlez ainsi ? N’ont-ils pas l’impression que vous les prenez pour quelques pauvres animaux domestiques maltraités, habitués à obéir…. au doigt et à l’oeil ? J’entends aussi dire que ces zadistes qui occupent le site du Testet ne sont qu’une bande de gens à la dérive, des fainéants, des bons à rien, vivant à coup de RSA et s’en trouvant très bien. Au crochet de ceux qui paient des impôts et des charges sociales, ceux qui travaillent, quoi !

    Je voudrais éclaircir deux points :

    1°/ Monsieur Beulin, pourriez-vous nous préciser combien de ces agriculteurs qui vous sont si fidèles seraient obligés de cesser leur activité s’il n’y avait pas les subventions pour leur permettre de s’en sortir ? Et ces subventions, tombent-elles du ciel ? Est-ce que cet argent ne viendrait pas plutôt de ce qui est versé dans d’innombrables tonneaux des danaïdes par les citoyens imposables ? Qui vous dit, Monsieur Beulin, que les citoyens en question ne préfèrent pas voir leur argent servir à la survie de tous ces gens courageux qui défendent la Terre plutôt qu’à arrondir les revenus de ceux qui la massacrent à coup de pesticides ; à ceux qui se battent pour sauver la Vie plutôt qu’à ceux à qui nous devons tant de ces maladies dont, au demeurant, ils meurent eux aussi. L’Europe, c’est nous, Mr Beulin, c’est aussi notre argent qui est versé aux grands agriculteurs, aux grands éleveurs, tandis que les seuils planchers sont là pour exclure des subventions, et donc éliminer, les petits éleveurs, les petits agriculteurs, apiculteurs, viticulteurs. Ceux à qui bien souvent revient l’honneur d’élever dignement leurs bêtes, de cultiver avec respect leurs terres…. et de ne pas empoisonner leurs congénères”.

    soleil vert le vendredi 7 novembre 2014 à 10h54

  10. Là comme ailleurs, le problème est multiple et la réponse ne peut être simpliste. Sur le fond, a-t-on pesé l’utilité de ce barrage? Y a-t-il eu une véritable concertation? Sur les incidents et la mort du manifestant, il est établi qu’il y a eu une grave bavure policière. Une de plus. Sur le vandalisme de certains, cela ne doit pas être récupéré pour discréditer ceux qui manifestent pacifiquement. Tout ce climat

    MARCHOIS le mardi 11 novembre 2014 à 6h57

  11. Oups!
    Tout ce climat malsain repose sur une désespérance générale, sur le constat amer que le peuple n’a plus la parole, manipulé au niveau mondial par une poignée de dirigeants politiques et économiques dont le seul but est de s’enrichir sans états d’âme.

    MARCHOIS le mardi 11 novembre 2014 à 7h02