“Avec Gainsbourg, tu te marrais tout le temps, il faisait que des conneries”

2014-10-JJ-Paparazzi-1

À la terrasse de l’Édito à Dijon, derrière ses lunettes sombres pour se cacher des derniers rayons de soleil de l’été, Pascal Rostain part dans un gigantesque éclat de rire. La cendre de son deuxième cigare s’écrase sur son pantalon en toile rouge. “Ha, Stéphanie de Monaco, si elle est à Lyon, je peux te dire qu’elle sait que l’on est là. Elle nous sent”. Depuis plus de 30 ans, Pascal Rostain et Bruno Mouron ont multiplié les stratagèmes pour s’approcher des plus grandes stars de l’époque. “Je m’étais laissé pousser la barbe et Bruno avait mis une perruque. On se retrouve à dîner avec Stéphanie qui ne nous reconnaît pas. Et là elle se met à nous parler de nous : ‘À Paris, il y a deux enfoirés, un gros et un chauve, ils me suivent tout le temps’. C’était drôle, ça ne nous a pas rapporté de photo, mais on a rigolé.”

Pascal Rostain et Bruno Mouron ont chacun plus de 30 ans de carrière à Paris Match à traquer les plus grandes stars de l’époque. Serge Gainsbourg, Brigitte Bardot, Liz Taylor, tous sont passés devant leur objectif. Des fêtes extravagantes comme seules les icônes des années 70 savaient les organiser aux transformations du métier de paparazzi. Rencontre avec les deux plus grands représentants français.

Inséparables, Pascal Rostain et Bruno Mouron, les deux plus grands paparazzis français, ont côtoyé à peu près tout ce que le monde pouvait offrir de stars. Des soirées endiablées avec Aristote Onassis (l’amant de Maria Callas et l’époux de Jacqueline Kennedy) ou Günter Sachs (le mari de Brigitte Bardot). “C’étaient les deux plus fous pour faire la fête”, rit encore Bruno Mouron, lunettes de soleil rondes cerclées de jaune sous son front dégarni. “On a eu de la chance de commencer dans les années 70 avec des stars qui s’appelaient Brigitte Bardot, Grace Kelly, La Callas, Richard Burton, Lize Taylor, Jacky Kennedy. C’est vrai que l’on a beaucoup de mal aujourd’hui à se motiver et à se retrouver dans les starlettes de la télé-réalité ou des footballeurs à deux neurones”, fracasse Pascal Rostain.

Une autre époque où les stars faisaient encore rêver. “En fait, les gens ont envie de voir l’extrême bonheur et le malheur. Avant, il y avait dix personnages. Maintenant, il y en a des dizaines, avec toutes ces stars de la télé-réalité qui n’en sont pas, qui sont éphémères. Les gens comme Liz Taylor ou Grace Kelly étaient stars 24h/24. Quand elles voyageaient, c’était des malles, c’était extravagant. Ils allaient dans des diners, dans des soirées. Maintenant, c’est schizophrénique : les gens sont acteurs jusqu’à 18 heures, et après ils redeviennent le commun des mortels, ils font moins rêver, beaucoup moins rêver”, constate Bruno Mouron. L’époque d’une autre pratique du métier de paparazzi, remarque aussi Pascal Rostain : “On faisait vraiment partie de l’entourage de ces célébrités. C’était beaucoup moins agressif. Pour les photos, on n’était pas caché, pas au téléobjectif”.

Filature et rencontres

Attablés à la terrasse de la brasserie de la place Darcy, les deux complices à la gouaille de mauvais garçons incarnent le cliché que l’on peut se faire du paparazzi. Depuis qu’ils ont commencé à travailler ensemble à Paris Match, leur duo ne s’est plus séparé. Leurs clichés sont signés de leurs deux noms. Ce qui importe, ce n’est pas tant qui a appuyé sur le déclencheur de l’appareil photo que la traque qu’ils ont mené côte à côte jusqu’au scoop. Mais paparazzi, ce n’est pas que forcément qu’être un emmerdeur qui poursuit une célébrité jusque dans son intimité, c’est aussi des rencontres.

“Il y a des gens que l’on aime bien. Les photos de Orson Welles, par exemple, c’est une vraie rencontre”, explique Bruno Mouron. “Au départ, on le suivait sur la Harley de Bruno”, reprend Pascal Rostain. “Lui était dans sa vieille Bentley. On le suivait, mais il le savait. Il s’arrêtait, il posait avec son cigare et sa canne. On lui a donné une carte de visite. Il a appelé le journal. ‘Les deux rigolos sur leur mobylette, dites-leur de venir me voir’. C’est lui qui nous a mis en scène. Il a regardé la lumière, il dit : ‘Tu prends un 50mm, tu te mets à 5,6, c’est quoi ton film ?’ Quand tu es dirigé par Orson Welles, tu fais juste un truc, tu fermes ta gueule. C’est pas juste une image, c’est aussi des souvenirs”. Paradoxalement, les images qu’ils ont gardées sont celles prises “à l’arrache”, avant que Welles n’accepte de se mettre en scène. Plus vivantes, plus authentiques, ce sont celles qui donnent l’impression au lecteur de voir la star dans sa vraie nature.

“Les meilleurs clients, ce sont les plus drôles, ceux qui vont faire quelque chose d’extravagant, mais tu ne peux pas savoir à l’avance”, s’amuse Bruno Mouron. “J’ai fait pendant des années de photos de Gainsbourg”, se rappelle Pascal Rostain, qui était devenu ami avec le chanteur. “Évidemment, avec Gainsbourg, tu te marrais. Tu te marrais tout le temps, il faisait que des conneries”. Une de ses photos, extrêmement touchantes, montre Gainsbourg et Bambou, sa compagne, autour de Lulu, leur fils qui venait de naître. “Gainsbourg m’appelle, Lulu vient de naître. Qu’est ce que l’on fait pour la photo ? En photo, tu n’inventes rien, tout a déjà était fait. Je lui dis : tiens, ben pourquoi pas à poil ?” L’idée plaît visiblement à Gainsbourg. “Ha ouais, allez, tous à poil. Et toi aussi, Pascal”. Le photographe se retrouve sur un escabeau pour prendre sa photo, caleçon sur les chevilles. “Bon, c’est quand même pour Match, Gainsbourg remet ton jean et Bambou, enfile une culotte”, lance Rostain. “Et moi, je peux remettre mon caleçon ?”. “Non, comme ça, tous à poil, ça m’excite”, rétorque Gainsbourg.

Les commentaires sont clos.