Netflix changera-t-il nos habitudes de couch potatoes ?

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À quoi ressemblera notre consommation de films dans un futur (très) proche ? C’est une question que ne se posaient même plus les invités du débat “, et après ?”, organisé dans le cadre des , en ce matin du samedi 18 octobre, dans le Grand Théâtre, tant la réponse leur paraît claire et tient en 4 lettres : SVOD. Leurs véritables interrogations portaient davantage sur la régulation d’un tel système et le bras de fer en vue avec les fournisseurs d’accès à (FAI).

Mais avant d’aller plus loin, démystifions la SVOD, acronyme de Subscription Video On Demand, la vidéo à la demande avec abonnement en français.

La vidéo à la demande (VOD) se présente sous deux formes : l’une gratuite, permettant de voir ou revoir des programmes et des émissions de chaînes en libre accès, l’autre payante, l’utilisateur devant s’acquitter de quelques pièces pour visionner un contenu vidéo. La SVOD est le niveau suivant, proposant de s’abonner mensuellement pour accéder à tous les contenus proposés par un opérateur.

Cette stratégie d’échelle est appliquée par Canal + depuis plusieurs années, les sites Internet du groupe proposant de la VOD et Canal Play la SVOD. Mais tous les yeux étaient braqués sur l’arrivée en France du géant américain dans ce domaine, Netflix. “Nous n’avons pas constaté d’impact particulier sur nos chiffres”, relate Manuel Alduy, directeur général de Canal OTT, mais admet que “l’arrivée de Netflix a évangélisé le marché de la SVOD, jusque là peu connue du grand public. On est sortis de cette période de fantasme de l’arrivée du service, désormais on peut travailler normalement et continuer à développer nos activités”.

Celui qui a le plus gros… catalogue

Et par développer ses activités, Manuel Alduy entend par là élargir encore le catalogue de vidéos que propose le groupe Canal. En octobre, Canal Play proposait un peu moins de 11 000 programmes contre 7 000 pour Netflix. Du moins, c’est ce que les comparatifs de blogueurs spécialisés démontrent, tant Netflix reste vague lorsque les questions deviennent chiffrées. Janneke Slöetjes, responsable des politiques publiques en Europe du groupe américain, n’aura jamais donné d’informations claires aussi bien sur l’étendue du catalogue que sur la réglementation française en matière de financement des œuvres (le siège social de l’opérateur de streaming étant aux Pays-Bas) ou plus simplement… leur nombre d’abonnés !

Photo Netflix

Photo Netflix

Là où Canal Play revendique 500 000 abonnés, Netflix reste évasif. “Le lancement de Netflix en France était un succès, mais je ne commenterai pas si nous avons atteint ou non les 100 000 abonnements escomptés”, a lancé froidement Janneke Slöetjes, consciente qu’il y a pour l’instant peu de programmes français présents dans l’offre. Toujours est-il que la firme a recruté plus de 500 000 abonnés en Europe dans 6 pays différents, 2 semaines après son lancement. Néanmoins, l’objectif des 900 000 comptes européens est raté.

Pour ce qui est du contenu du catalogue, les deux distributeurs aux offres “illimitées” ne sont pas aussi riches d’exclusivité qu’ils ne le paraissent. S’il y a bien des séries en commun, Canal Play et Netflix s’opposent dans leur (non) choix de licence. Le comparatif du Monde met en évidence les lacunes dans les deux offres, où les séries et films du moment sont clairsemés ça et là. Et c’est notamment en terme de cinéma que l’offre est faiblarde.

Ce que vous voulez, vous l’avez

La société civile des Auteurs-réalisateurs-producteurs (Arp) demandait en préambule de ce débat à ce que “la télévision de rattrapage [s’ouvre] au cinéma”. Une VOD “appelée à se démocratiser largement. Le cinéma ne doit pas être le grand oublié de ce mode d’accès aux œuvres, si l’on ne veut pas défaire cinquante ans d’éducation à l’image”.

Le cinéma n’est peut-être pas suffisamment représenté en SVOD, mais il ne l’est pas non plus à la télévision. Du moins, ce n’est pas le type de programme le plus demandé sur les sites des chaînes télé qui proposent des replays. Il n’y a qu’à regarder de plus près le baromètre mensuel de juillet (le plus récent à ce jour) du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) pour s’en convaincre. Les feux de l’amour, Les Ch’tis vs les Marseillais, Plus belle la vie, Les mystères de l’amour, Touche pas à mon poste… Font partie des programmes les plus consommés et, clairement, ne font pas la part belle au 7ème art. Et si les consommateurs de la VOD ne regardaient que ce qu’ils ont manqué sur leur télévision ?

Source CNC

Source CNC

“Cette ouverture [à la VOD] ne peut se faire que de manière encadrée, et nous en appelons notamment à France Télévisions et aux pouvoirs publics pour présenter un modèle expérimental ambitieux en matière de régulation, qui permette une rémunération juste des ayants droit et qui n’obère pas les chances de développement des offres alternatives payantes en inondant les écrans d’une offre gratuite surabondante”, invite l’Arp. “La rémunération au clic doit être un principe fondateur de ce modèle”.

Changer l’Internet pour regarder des films à la demande ?

Si la VOD et la SVOD sont appelées à se démocratiser très rapidement, un sérieux problème se pose : celui de la bande passante. Autrement dit, la vitesse de connexion. “C’est là toute la difficulté de la SVOD, celle d’assurer un flux vidéo régulier”, explique Manuel Alduy. Il faut dire que le format vidéo est parmi les plus lourds qui existent et les acheminer jusqu’à un domicile demande une bonne connexion. “Netflix fait changer la nature profonde des fonctionnements des FAI”, estime pour sa part Vincent Grimond, président de Wild Bunch.

Et c’est vrai. Aux États-Unis, aux heures de pointe, le service de streaming représente jusqu’à un tiers de la bande passante nationale ! Et c’est là que s’engage un jeu vicieux avec les fournisseurs d’accès à Internet. Ils font payer plus cher les firmes qui nécessitent un énorme débit de données, à l’image de Netflix qui négocie des contrats avec chaque FAI pour garantir une bonne connexion à ses clients. En résulte deux nouveaux problèmes : le prix de l’abonnement est revu à la hausse et Internet n’est plus neutre.

S’il existe différentes vitesses de connexion moyennant tel ou tel abonnement, les usagers du réseau ne sont plus égaux en terme de consommation de bande passante. C’est la fameuse neutralité du Net qui avait enflammé les États-Unis durant l’été, Barack Obama défendait cette idée là et refusait un Internet à deux vitesses. Une position que défend également Netflix Europe, par la voix de Janneke Slöetjes : “nous sommes en faveur d’un réseau neutre. Internet c’est d’accéder, à partir de n’importe quel point du réseau, à tout le reste, pas seulement Netflix, mais tout le contenu disponible. Il faut que ça reste ainsi”.

Photo Netflix

Photo Netflix

Une position que défend également Vincent Grimond, tandis que Manuel Alduy se dit “en faveur de plusieurs canaux adaptés pour le type de contenu. Il s’avère que la vidéo est très volumineuse. Dans le Code de la route, on a créé des pistes cyclables pour désengorger la route parce que voitures, camions, bus et vélos, ça faisait trop”. Alors pourquoi pas pour le web ? “Ce n’est pas pour dire qui peut conduire ou non sur la route, mais plutôt où”.

Réglementer avant qu’il ne soit trop tard

Une autre question faisait également grincer des dents : comment taxer Netflix ? Son siège social est basé aux Pays-Bas, ce qui l’exempte de toute taxe française… alors qu’il diffuse une partie de son contenu sur notre territoire. “L’arrivée de Netflix montre les limites de la régulation française qui est incompréhensible, injuste et intenable”, explique Manuel Alduy. La législation en vigueur est celle du pays d’origine, en s’installant dans un pays où les taxes sont plus faibles, les opérateurs s’affranchissent de frais supplémentaires. “Aucune des spécificités de la réglementation française n’a besoin d’être respectée”, rajoute-t-il. “Quand ces opérateurs auront atteint une taille critique sur nos marchés, il sera difficile de leur faire accepter des contraintes”.

Avare de paroles, la représentante de Netflix a simplement assuré que si la législation venait à changer alors l’opérateur la respectera. Et Vincent Grimond de dédramatiser la situation quelque peu crispée lors du débat. “Je côtoie les gens de Netflix depuis sept ans. Ils sont sérieux et respectent la chronologie des médias et les règles européennes”.

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