Quand la science française rame, les chercheurs pédalent

2014-10-velo-aria-belli

Jeudi 9 octobre 2014, une équipe de chercheurs à vélo a fait étape à la mairie de Dijon. Leur (anachronique) teint hâlé trahissait leur origine montpelliéraine et deux semaines de grand air. Ces scientifiques en short ont tombé la blouse de laboratoire pour un gilet fluo de cycliste et les équations pour un véritable discours politique. Discours qu’ils comptent bien apporter en mains propres au président François Hollande, le 18 octobre, date de leur arrivée. (retrouvez ici leur site)

L’académie des sciences n’a pas attendu qu’ils arrivent, elle a soutenu les chercheurs engagés dans la sauvegarde de leur secteur en adressant, le 7 octobre, un message au président ainsi qu’aux membres du gouvernement. “Faute de changements rapides, il ne sera possible que de préserver quelques îlots de très haut niveau, dont la communauté sera très fière, mais qui ne permettront pas d’assurer l’avenir de notre recherche et sa traduction technologique et industrielle“, concluait-elle.

Pour comprendre un peu mieux leurs doléances, nous avons posé quelques questions à Solange Desagher (son portrait en fin d’article).

Solange Desagher, bonjour. Voilà deux semaines que vous parcourez les routes de France en direction du nord pour rejoindre Paris. Quelle est la substance de votre message ?

“Nous devons alerter les politiques sur le fait que la recherche et l’enseignement supérieur connaissent une grave crise financière aujourd’hui, malgré ce qui veut bien être dit par le gouvernement.

Nous sommes un service de recherche publique, nous recevons nos salaires de l’État, mais l’État ne nous donne rien pour fonctionner. Nous devons tout aller chercher à l’extérieur, et nous passons de plus en plus de temps à chercher de l’argent pour simplement pouvoir travailler.

Nous ne demandons pas à l’État d’aller piocher dans d’autres secteurs publics l’argent pour financer la recherche, mais seulement de réattribuer une partie de ce crédit impôt-recherche pour la recherche publique. Le but n’est pas de déshabiller les hôpitaux (ou un autre secteur) pour financer la recherche.”

“L’évolution qu’a connue la dépense intérieure de recherche et
développement des entreprises n’est pas à ce jour en proportion de
l’avantage fiscal accordé aux entreprises.”
(La Cour des Comptes extrait du rapport de 2013)

Quelles sont les conséquences immédiates de cette crise de financement ?

Il existe un énorme problème d’emploi des jeunes formés en laboratoire, parce qu’il y a de moins en moins de débouchés dans l’industrie. Parallèlement, le nombre de postes dans la recherche publique et dans l’enseignement supérieur sont en décroissance constante, et donc finalement les seuls emplois que l’on offre aux jeunes très compétents, ce sont des CDD, et encore, au bout de six ans, loi Sauvadet oblige, les organismes de recherche publics sont obligés de les embaucher en CDI. Faute de moyens, ils choisissent de s’en séparer.”

La loi Sauvadet en elle-même est plutôt bien puisqu’elle permet de pérenniser des emplois précaires, mais comme les organismes de recherche n’ont pas l’argent pour payer des emplois de recherche pérennes, ils préfèrent ne pas renouveler les CDD. C’est une situation qui s’est dégradée peu à peu depuis une dizaine d’années.

J’ai commencé dans les années 2000, c’était déjà assez tendu, mais ce n’était absolument pas la même situation qu’actuellement. Depuis 10-20 ans, la possibilité de débouchés des gens qui fait un doctorat est de plus en plus réduite. Le taux de chômage des jeunes docteurs est aussi élevé que dans le reste de la population, mais ce qu’il faut voir, c’est qu’il est 3 à 4 fois plus élevé que dans les autres pays.”

Vous pointez du doigt une faille non-négligeable dans le financement de la science aujourd’hui, les fameux CIR…

“En effet, le crédit impôt-recherche (mis en place en 1983 par la loi de finance) est accordé aux entreprises qui font de la recherche. le problème, c’est qu’actuellement il augmente énormément après avoir été déplafonné. Beaucoup de bureaux de défiscalisation se sont servis de ce crédit impôt-recherche  pour proposer à leur clients de réduire leurs impôts.

Sauf que finalement, même la Cour des Comptes se rend compte qu’une grande partie de cette manne ne sert pas du tout à financer la recherche dans les entreprises. Nous demandons que cette partie très mal utilisée revienne à l’enseignement supérieur et la recherche publique… là où on fait vraiment de la recherche.”

“L’Etat doit être stratège et avoir une vision à long terme, il ne joue pas son rôle en sciences”
Patrick Lemaire, chercheur en biologie moléculaire au CNRS de Montpellier (publie dans les plus grandes revues scientifiques internationales)

Résultats, les financements à direction des laboratoires diminuent alors que les ressources censées être dédiées à la science augmentent (le CIR a été multiplié par 3 en cinq ans) ?

Les crédits de fonctionnement des laboratoires ont tellement décru qu’ils tendent vers un point limite sous lequel on ne pourra plus travailler. A certains endroits, il y a encore de l’argent, mais en fait les politiques de financement de la recherche de ces dernières années ont constamment concentré l’argent dans un petit nombre de laboratoires et de disciplines, et la grande majorité des laboratoires qui sont pourtant très bons, ont de moins en moins d’argent pour fonctionner.

On pourrait penser que c’est louable de ne financer que les meilleurs laboratoires, mais actuellement, moins de 10% des demandes de financements déposées en France ont abouti. En biologie, on arrive encore à faire appel aux associations caritatives (Fondation ARC, l’AFM, etc), cela nous permet de survivre, mais maintenant, il n’y a plus que cela.

“Le laser vient de la théorie d’Einstein, internet vient du CERN. Une petite partie de la recherche fondamentale est très rentable, ce qui en globalité en FAIT un investissement rentable”
Patrick Lemaire, également président de Sciences en marche

Vous êtes dans la recherche fondamentale, c’est une branche encore plus difficile à financer, pourquoi ?

La recherche fondamentale est plus difficile à financer car ce qui intéresse les politiques, c’est d’avoir un retour sur investissement rapide, or la recherche fondamentale se fait sur le long terme et les retombées économiques n’apparaissent que très longtemps après la recherche.

Mais s’il n’y a pas la recherche fondamentale à la base, il ne peut pas y avoir ensuite de la recherche appliquée. Et donc il faut accepter que l’on finance la recherche basée sur la curiosité et la liberté de recherche et non pas motivée par une application bien précise.

Dans mon domaine de recherche très fondamental, on ne peut pas se faire financer par des entreprises. je ne travaille pas sur des molécules, donc je n’intéresserais pas les industries pharmaceutiques. Donc, ça devient de plus en plus difficile. Avant qu’on ne puisse plus rien faire, on a décidé de réagir.

“Les cellules qui composent notre organisme sont programmées pour mourir dans des circonstances particulières et c’est extrêmement important pour le développement. Quand ce mécanisme est dérégulé, cela peut donner des maladies et en particulier, cette mort cellulaire programmée est un rempart contre le cancer et si elle est dérégulée, le cancer apparaît ou les maladies neurodégénératives.” Solange Desagher, chercheuse au CNRS de Montpellier en biologie (recherche fondamentale), travaille sur la mort cellulaire programmée.

Les commentaires sont clos.

  1. Initiative citoyenne de qualité… et à vélo ! Merci pour l’article.

    Ducol le lundi 13 octobre 2014 à 8h05