“En sommes-nous venus à douter à ce point des vertus de l’art et de la culture?”

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Le Miroir a repéré, en ce début de saison du Théâtre Dijon Bourgogne, l’édito de son directeur, Benoît Lambert. Message de politique générale, message sur l’économie… et si les acteurs culturels étaient bien plus que des gestionnaire de l’art public ? Dans notre dernier numéro du Miroir (désormais en kiosques), le directeur du nous dit tout ce qu’il a sur le coeur. En attendant, retrouvez son édito en ligne !

L’édito de Benoît Lambert

ÉDITO — S’il y a bien une chose frappante dans la crise profonde que traverse le secteur culturel depuis l’hiver dernier, c’est l’irruption d’un discours de justification économique au sein même des mondes de l’art. Les artistes, les professionnels du secteur, les salariés et les employeurs, le ministère de la Culture, et jusqu’au premier ministre, tous ont employé des arguments de nature économique pour défendre l’importance du secteur de l’art vivant, et du secteur culturel en général. Contribution au PIB, volume d’emploi, valeur ajoutée… : la culture “rapporte”, contrairement aux idées reçues. On peut bien sûr se réjouir que cette réalité, mieux connue depuis les annulations de festivals en 2003, fasse progressivement son chemin dans les esprits. La culture a trop longtemps souffert d’être considérée comme un monde à part, sans lien avec les enjeux “sérieux” – c’est-à-dire économiques et marchands – du “vrai” monde.

Affirmer aujourd’hui que l’activité artistique s’invente et se déploie dans un lien solidaire avec les autres secteurs de l’économie, qu’elle dépend d’eux comme eux dépendent d’elles, qu’elle participe au même titre qu’eux à la création de la richesse, permettra peut-être d’éviter à l’avenir les attaques virulentes de ceux qui continuent à considérer l’art et la culture comme des centres de coûts qu’il faut savoir réduire en période de vaches maigres. Cela permettra peut-être de faire taire les discours démagogiques qui tentent de faire passer les acteurs de la culture pour des parasites et des irresponsables, gavés d’aides sociales et de subventions publiques. Cela permettra peut-être aux intermittents, dont les conditions de vie n’ont cessé de se dégrader ces dix dernières années, d’obtenir enfin la réforme juste et pérenne dont leur régime a besoin.

On peut du moins l’espérer. Mais dans le même temps, n’y a t-il pas dans le déploiement de cette rhétorique économique quelque chose d’assez désolant ? En sommes-nous venus à douter à ce point des vertus de l’art et de la culture, de l’intérêt qu’il y a à les défendre et à les promouvoir pour l’ensemble de la société, qu’il faille ainsi faire valoir leur rendement économique et marchand pour espérer les sauver ? Au moment où s’ouvre la “Belle saison”, à travers laquelle l’ensemble des établissements de la décentralisation culturelle vont affirmer solidairement l’attention qu’ils portent à l’enfance et à la jeunesse, cette obsession économique, pour ne pas dire comptable, a de quoi inquiéter : la jeunesse, pour ne prendre que cet exemple, est-elle en elle-même une cause insuffisante ? Faut-il en plus démontrer que tout ce qui est entrepris pour elle en matière culturelle ne coûte pas bien cher (ce qui reste désespérément vrai…) et peut rapporter gros ?

On objectera bien sûr que c’est précisément parce que nos économies traversent elles aussi une crise profonde qu’il en est ainsi. On objectera que cette obsession économique est d’abord une pression, liée aux circonstances, qui frappe aujourd’hui l’ensemble de la société, et que c’est précisément parce que la culture n’est pas une réalité à part du monde qu’elle en subit les effets. La crise économique, qui demeure le motif central de tous les discours politiques et médiatiques, a les vertus d’une guerre : elle exige des mesures d’exception, elle impose de faire des choix (forcément douloureux), elle appelle des sacrifices, elle demande du courage. Et surtout, elle doit être traitée dans l’urgence. Qui oserait se dérober face à un tel appel au réalisme et à la responsabilité ?

Mais dans ce cas, quitte à parler d’économie, autant aller directement au fond de la question. En rappelant d’abord que malgré la crise, la dette, les déficits, nous vivons aujourd’hui dans la zone géographique la plus riche du monde. Nos gouvernements ont beau être très lourdement endettés, nos sociétés, elles, demeurent florissantes, pour peu qu’on accepte de fermer pudiquement les yeux sur les inégalités profondes que cette opulence globale dissimule. La fameuse “dette publique” avec laquelle on traumatise préventivement tous les parents d’enfants à naître, en leur rappelant que leur charmante progéniture viendra au monde endettée, représente à peine 1/6ème de la richesse détenue par les français. Y’a-t-il vraiment là de quoi paniquer ? Est-ce en tout cas une raison suffisante pour hypothéquer d’avance le développement des générations futures en remboursant à marche forcée l’argent qu’elles “doivent” avant même d’être nées ?

Oui, quitte à parler d’économie, nous pourrions peut-être nous demander pourquoi nos sociétés sont si riches alors que nos gouvernements, nos caisses de retraites, nos caisses de chômage, nos caisses de santé, nos hôpitaux, nos crèches, nos écoles, nos universités, nos théâtres, nos musées sont si pauvres. Nous pourrions nous demander pourquoi la théorie économique dite “orthodoxe”, c’est-à-dire libérale, qui inspire nos politiques économiques depuis plus de trente ans avec les succès que l’on sait en termes de chômage et de précarité, continue à régner sans partage dans l’esprit de nos élites et dans leurs cursus de formation. Nous pourrions alors nous interroger vraiment sur notre sens des responsabilités, puisque nous en sommes réduits, malgré toute notre science et toute notre richesse, à cette folie : nous demander si nous avons vraiment les moyens d’assurer l’avenir de nos enfants, et le développement de leur imaginaire.

Benoît Lambert

Metteur en scène, Directeur

Les commentaires sont clos.

  1. Remarquable éditorial. Je signe des deux mains.

    Michel Huvet le lundi 13 octobre 2014 à 12h36

  2. Excellent article, bravo !

    Emmanuelle Ayrton le lundi 13 octobre 2014 à 17h37

  3. magistrale analyse de Benoit Lambert en pleine osmose avec les nombreux artistes , chercheurs , intellectuels divers qui ont rejoints et signé l’appel pour une 6eme Republique m6r.fr

    mangione daniel le lundi 13 octobre 2014 à 18h23

  4. Faudra que je le relise une seconde fois… Parce que je n’ai pas tout compris… ><

    CamilleG le mardi 14 octobre 2014 à 10h18

  5. bravo pour cet édito

    Davidovici le lundi 20 octobre 2014 à 16h42

  6. BRAVO !!!!!!!!!!!!!!!!! enfin ! ET SI LA SOLIDATITE ETAIT UNE BONNE PARTIE DE LA SOLUTION ?? D4AUTRE PART , LES ARTISTES NE SONT -ILS PAS LE PATRIMOINE DE DEMAIN ? RECONNUS OU PAS…

    d.martin-troulay / LA RCHELLE

    Anonyme le mardi 6 janvier 2015 à 16h39