Radioactivité : “Comme un gros coup de soleil”

2013-09-06-film-grand-central-tahar-rahim

Après La Terre Outragée, les salles obscures bourguignonnes diffusent une oeuvre romantique sur fond de . La réalisatrice Rebecca Zlotowski propose un film social racontant la réalité des travailleurs ainsi que les risques liés à leur tâche. Grand Central colle au plus près de la réalité pour offrir un contexte mystérieux et dramatique à l’histoire d’amour entre Tahar Rahim (Un Prophète) et Léa Seydoux (La Vie d’Adèle).

Le film possède cette qualité de pouvoir décrire une réalité gardée discrète, voire secrète, de l’intérieur. Claude Dubout, auteur du livre Je suis décontamineur dans le nucléaire, et ancien de la centrale de Tricastin, est devenu le conseiller technique du film. Pénurie d’une main d’œuvre mal-payée, incidents faisant résonner l’angoissante alarme et risques humains, l’industrie du nucléaire devient l’équivalent contemporain des mines de charbon.

Mais au fait, une telle histoire d’amour pourrait-elle avoir lieu en Bourgogne ?

“La dose”, l’amour

“La peur, l’inquiétude, la vue brouillée, la tête qui tourne, les jambes qui tremblent, c’est ça la dose” (Voir ici l’extrait vidéo). Suffocations, angoisse et accélération du rythme cardiaque, le film tente d’abord de définir “la dose” – ou plutôt l’overdose – de radioactivité ; un risque létal que prennent tous les travailleurs du nucléaire, dans la maintenance ou la décontamination des sites. Elle est assimilée dans une jolie métaphore à la passion amoureuse naissante. Sauf que celle-là, se mesure en millisieverts par heure à l’aide d’un dosimètre.

Un outil que l’on n’utilise pas seulement à Fukushima. En Bourgogne, le site de Gueugnon avait défrayé la chronique en 2010 à cause de doses anormales de radiations mesurée aux abords d’un site d’enfouissement de déchets nucléaires (Lire ici l’article du JDD). Près du CEA de Valduc, spécialisé dans la recherche et la fabrication de l’arme nucléaire (Côte-d’Or), la qualité de l’eau est pointée du doigt. Chargée de tritium, elle aurait contaminé des travailleurs la même année, selon un document relayé par l’association Sortir du nucléaire, un événement relaté par la Seiva.

Multiples fissures dans le nucléaire

Que ce soit dans Grand Central ou dans la réalité des centrales nucléaires françaises, des incidents ont lieu régulièrement. L’autorité de sûreté nucléaire (ASN) reporte régulièrement des problèmes de type 0, 1 ou 2 selon l’échelle internationale des événements nucléaires (INES). “Au cours de l’année 2012, deux incidents de radioprotection des patients de niveau 1 sur l’échelle ASN-SFRO ont été déclarés à la division de Dijon”, relate l’ASN Bourgogne Franche-Comté.

L’Yonne, notamment, est proche de deux grandes unités nucléaires que sont Belleville-sur-Loire (Cher) et Dampierre-en-Burly (Loiret). Les deux centrales ont été épinglées sur la radioprotection et leur impact sur l’environnement. La centrale du Bugey (Ain) – deuxième centrale la plus âgée du parc français, est, elle, dans le viseur de Greenpeace pour ses problèmes de sûreté (le 24 juin 2013, un incendie y était déclaré provoquant l’arrêt de l’un des réacteurs).

“En dépit de la nécessité urgente de pallier des failles de sécurité dans plusieurs centrales européennes, aucun critère de sécurité n’a été mis à jour pour les centrales nucléaires, “a déploré Sandrine Bélier, députée européenne écologiste du Grand-Est, le 13 juin 2013 à propos du manque d’intérêt de Bruxelles dans sa réforme pour le renforcement de la sûreté dans le domaine nucléaire.

La députée très active dénonce également la position de la Commission européenne qui selon elle “ne cache pas que l’intérêt de l’industrie nucléaire vient en premier”. “Ces propositions ont été moulées sur les exigences de cette dernière et doivent être considérées comme une nouvelle tentative de légitimer l’énergie nucléaire, et de prolonger la durée de vie des vieux réacteurs en faisant fi de la sécurité publique, considération jugée trop gênante.” Un constat que partagent les travailleurs comme celui qui a guidé le film.

“Tu veux te ruiner la santé ?”

“La faute aux actionnaires qui sont de plus en plus gourmands. Avant, on remplaçait systématiquement toutes les pièces défectueuses. Aujourd’hui, on les répare, en attendant…” explique Claude Dubout dans une interview donnée à la sortie de son livre. Conséquence, l’industrie nucléaire manque de main d’œuvre. Un trait que reprend Grand Central puisqu’il est question de l’embauche de jeunes peu expérimentés. On suit Gary dans son premier jour au cœur d’une centrale, appréhension chevillée au ventre. Mais aussi tension et violence dans un univers confiné.

“Tu veux te ruiner la santé?”, demande la sœur de Gary, inquiète. “Attends, tu regardes trop la télé, c’est pas si dangereux”, répond-il, “C’est comme un gros coup de soleil”. La dose est-elle si dangereuse ? C’est la question que se pose le film, et les ouvriers répondent que oui, “c’est un combat contre la dose, mais tu ne t’en débarrasses jamais”, avant de tempérer : “On apporte la lumière aux gens, c’est un beau métier”.

La contamination humaine est une réalité. Aujourd’hui, on estime à 22.000 le nombre de personnes travaillant dans la maintenance du nucléaire. Ils n’ont pas le même statut que les salariés d’EDF, qualifiés par les ouvriers “d’aristocrates”, alors qu’eux se sentent “galériens”. “Deux niveaux de dose, deux salaires”, résument-ils. En effet, les travailleurs recevant 80% des doses sont des précaires, dont une partie est nomade et travaille en fonction des besoins des centrales françaises.

Grand Central, l’histoire

Gary, jeune homme peu qualifié, est embauché par un prestataire d’EDF pour travailler au contact du rayonnement radioactif de la centrale de Tricastin (Vaucluse). Il tombe amoureux de Karole, femme d’un collègue infertile – on ne saura pas si c’est à cause de son travail de maintenance à la centrale. Le but secret de la jeunes femme, tomber enceinte de Gary pour offrir un enfant à son mari. Le scénario tourne mal, les deux amants deviennent inséparables et Gary dissimule les trop fortes doses de radioactivité qu’il accumule – après plusieurs incidents – pour ne pas avoir à changer de centrale.

Nota : Si la Bourgogne ne possède pas de centrale sur son territoire, elle concentre une grande partie des métiers de l’industrie nucléaire dans un rayon de 70 kilomètres autour de Dijon, au point qu’elle est devenue en 2005 un pôle de compétitivité français, le Pôle nucléaire Bourgogne.

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