Grève des médecins (suite et explications) : quels soins pour demain ?

Crédit Frédéric Bisson CC

Interrogé par un journaliste du Figaro économie le 19 septembre dernier, le Dr. Patrick Bouet, président du Conseil de l’ordre des alertait : “C’est un pas de plus vers une médecine réglementée et administrée, qui ne peut qu’entraîner un profond déséquilibre dans le système de santé.”

L’homme dénonçait une série de mesures annoncées les grandes lignes du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) 2015, qui prévoit 3,2 milliards d’économies sur la santé en 2015. Mais aussi la généralisation du tiers-payant, mesure phare du projet de loi santé, présenté à la mi-octobre en conseil des ministres.

Ce que ce projet de loi a dans le ventre…

Jeunes fragiles et précaires en ligne de mire

Avant toute chose, la nouvelle loi avancera sur des thèmes liés à des craintes médiatiques, justifiées ou non. Parmi elles, on recense la lutte contre le fameux binge drinking, une pratique consistant à boire beaucoup d’alcools forts juste avant de partir en soirée, l’accès sans conditions à la contraception pour les mineures (au moment où la pilule, perturbateur endocrinien est sujette à débats sanitaires), un plan national de réduction du tabagisme (risqué du fait de l’agressivité des grands producteurs de tabac), des centres sécurisés de shoot.

La loi souhaite officiellement réorienter le système de santé afin de faire face aux défis du vieillissement, aux maladies chroniques et réduire les inégalités sociales de santé. Concentrer les moyens sur la lutte contre les maladies soupçonnées d’être causées par des facteurs environnementaux (nourriture, pollution des eaux, des sols, de l’atmosphère, etc.), c’est bien en cohérence avec une timide avancée du côté de l’information à l’école sur la valeur nutritionnelle des aliments industriels. Quant au vieillissement, les solutions sont à trouver dans les soins ambulatoires et à domicile.

Au final Patrick Bouet pourrait trouver la loi bonne si ” le gouvernement précise que c’est pour éviter que des ménages ne se soignent pas pour des raisons financières.” Mais c’est justement ce qui l’inquiète le plus. Le point le plus important de la loi pour les médecins généralistes, c’est celui de la généralisation du tiers payant.

Vers les nouveaux dispensaires

La question du tiers-payant est essentielle dans cette grève des médecins. Mais au fait, c’est quoi le tiers payant ?
Lorsque vous bénéficiez du tiers payant, vous êtes dispensé de régler immédiatement le professionnel de santé : avec le tiers payant partiel, vous payez uniquement la part des frais non pris en charge par l’Assurance maladie (c’est-à-dire le ticket modérateur), dans le cas du tiers payant total, vous n’avez aucun frais à régler. Si vous bénéficiez du tiers payant, mais que vous êtes soumis à une participation aux dépenses médicales, l’Assurance maladie récupérera les sommes dues sur vos règlements ultérieurs ou vous demandera un reversement direct.

Si les médecins sont majoritairement contre (c’est entre autre ce qui les fait descendre dans la rue), c’est pour deux raisons. D’abord, ils devront auront un retard de trésorerie : si les patients ne paient pas en sortant du cabinet, ils devront avancer cet argent avant de se le faire rembourser par la sécurité sociale moyennant un paquet de démarches administratives.

Ensuite, à cause de cette mesure contre laquelle ils incitent tous les Français à se lever, ils pourraient bien perdre leur autonomie de médecin et être complètement tributaires du système de santé qui le rémunèrerait directement. La profession libérale deviendrait selon eux que par trop encadrée. “Le tiers payant ne doit pas compliquer la vie des médecins, ni renforcer le pouvoir de l’Assurance-maladie, qui aura la haute main sur leur trésorerie”, s’est prononcé le président du Conseil de l’ordre des médecins.

“Chic! Enfin un encadrement de la profession pour éviter les dérives et enfin un service universellement rendu !”, vous direz-vous. Tandis qu’eux penseront : “Attention, ce nouveau système permet le déremboursement progressif et tout en douceur des actes pour aller vers une privatisation de ce service public”. Dans le même temps, la loi proposera aux médecins hospitalier de travailler dans des centres médicaux installés dans les zones mal couvertes, ces fameux déserts médicaux.

“En somme, nous revenons au modèle des dispensaires du début du siècle dernier!”

L’an II de la démocratisation des soins

Pour lutter contre ces zones mortes de la médecine, comme du côté de Nevers, à Imphy, le gouvernement mise sur la création de centres médicaux, capables de rassembler plusieurs professions complémentaires au sein d’une seule structure. Le plan de Marisol Touraine prévoit également de régionaliser les problématiques de santé en les confiant à l’Agence régionale de santé (ARS) de chaque territoire, un dispositif datant de juillet 2009 et représentant un des piliers de la nouvelle politique de santé en France.

“La régionaliser, comme Marisol Touraine entend le faire, c’est abandonner cette vision nationale”, réagit Patrick Bouet. Et abandonner la vision nationale, comme pour l’Éducation, c’est quitter l’idée d’une égalité entre les territoires et tendre même vers une concurrence entre eux. Cette rationalisation pourrait bien avoir comme effet pervers la fin de l’égalité devant la santé pour les citoyens français. “Hélas, depuis les ordonnances Juppé de 1995, nous subissons le même dogme qui veut que l’économie supplante la réflexion sur l’organisation des soins”, regrette le président du Conseil de l’ordre des médecins.

Drôle d’issue pour un gouvernement qui a dit mettre en place une révolution dans la démocratisation des soins, en en employant même le langage. Démocratisation sanitaire, an II, c’est le résultat d’un rapport remis au ministère par Claire Compagnon dont la principale piste est de permettre la représentation des usagers du système de santé dans les lieux de décision à travers des commissions…

Il semble que la santé devienne une affaire très personnelle.

Les commentaires sont clos.

  1. Beau résumé, merci! :)

    CamilleG le mardi 30 septembre 2014 à 18h00

  2. Sujet infiniment complexe ; d’autant que le projet de loi ne revient pas sur des questions importantes qui avaient pu être abordées avant recul, telles que la “liberté” d’installation des médecins, qui de facto rendent un service public mais de plus en plus inégalement rendu selon les territoires (problème des déserts médicaux ruraux mais aussi urbains – dans un certain nombre de banlieues notamment). Ou encore la question de l’encadrement strict des dépassements d’honoraires, qui contribuent à une médecine à 2 vitesses. Oui, la santé devient de plus en plus une affaire personnelle…

    ducolf le mardi 30 septembre 2014 à 19h58

  3. Toujours le beau style de la journaliste ! Un fait dont les médias parlent peu , ou pas du tout , c’est le scandale de certains laboratoires ! La Sécurité Sociale veut faire baisser le prix des soins en imposant plus ou moins les médicaments génériques .Savez vous que certains labos n’ont rien trouvé de mieux que de génériquer leur propre médicaments et , surprise : le générique coûte 3 à 4 fois plus cher que celui qui est habituel .Vous pouvez vérifier mes dires , je n’ai pas présentement retrouvé ma source , mais je pense que vous pourrez le faire vous même .

    Carolix le mardi 30 septembre 2014 à 22h30

  4. Le rapport de l’Igas fondement de la réflexion de Marissol Touraine sur le tiers payant est remis en cause par une études des faits… Arrêtons l’idéologie et faisons une étude à l’échelle de la France… Si les délais de paiement respecte la convention en tiers payant dont acte mais dans le cas contraire, le tiers payant ne peut être amplifié si il n’est pas fonctionnel!

    http://www.pourquoidocteur.fr/Tiers-payant—des-delais-de-remboursement-tres-longs-selon-des-medecins-8098.html

    Legrand le mercredi 1 octobre 2014 à 10h59

  5. Personnellement je ne suis pas contre pour toutes ces causes mais surtout contre la dérive du système. J’ai déjà des patients qui confondent carte vitale et carte bleue. Il ne faut pas que la carte devienne une carte de crédit branchée sur les comptes de l’état. Pour en avoir discuté avec certains confrères ils ont très peur de l’explosion des consultations injustifiées, de réassurance etc…

    Nico le jeudi 2 octobre 2014 à 9h31

  6. No comment

    Dijon Autrement le samedi 4 octobre 2014 à 17h10