Trop simple de devenir prof’ en 2013 ?

2013-09-rentree-scolaire-eleves-education-JJ-miroir-6

Si l’heure de la rentrée, du cartable et des fournitures neuves a sonné hier pour les 12 millions d’élèves français, elle a aussi retenti pour ceux qui, toute l’année durant, leur inculqueront tant de choses : les professeurs.

Et en 2013, beaucoup signent leur baptême du feu. Parfois même encore “étudiants”, ils bénéficient de la gigantesque politique de recrutement d’enseignants du gouvernement. François Hollande l’a promis durant la campagne présidentielle de 2012, à la fin de son mandat en 2017, l’Education nationale comptera 60.000 nouveaux profs dans ses rangs. Mais à quel prix ? Celui d’un niveau de recrutement plus faible ?

100% des postes littéraires pourvus

Dans les couloirs du bâtiment de lettres de l’, soufflait cet été un vent de joie. La nouvelle a fait grand bruit, tant chez les élèves que les enseignants : “Tous les étudiants en Master 2 Lettres modernes ont été admissibles et admis au CAPES cette année, de même que les admissibles de l’année précédente”.

Inédit, tant il est de notoriété publique que le concours du Capes, le fameux “certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré”, est difficile à décrocher. Et le fonctionnement du jury est aussi simple qu’opaque : le ministère établit un nombre de postes à pourvoir – 6.100 au niveau national pour la session 2013 -, fait passer les écrits aux candidats – 14.800 en 2013, puis définit une note plancher lors des corrections pour déterminer qui seront les admissibles à l’oral – 8.913 en 2013. Sont enfin admis ceux qui réussissent l’oral – 5.164 en 2013.

Sauf que dans les faits, les admissions varient énormément selon l’offre et la demande dans chaque matière scolaire. Si une année le nombre de postes à pourvoir dans une matière peu génératrice de vocations se rapproche du nombre de candidats, il se peut que les taux d’admission du CAPES bondissent. Et pour se faire, il suffit au jury d’abaisser le niveau de sélectivité en même temps que la note plancher à l’écrit. Ainsi, pour la première fois depuis trois ans, les 1.000 postes proposés au CAPES de lettres modernes ont pu être pourvus au niveau national.

Nicolas, prof avant la fin de ses études

Alors pour atteindre à terme l’objectif des 60.000 postes, il faut mettre les bouchées doubles. Une session “exceptionnelle” du concours, baptisée “2014” a même été menée en juin 2013. 10.750 postes ont été ouverts pour le second degré à cette occasion ! Nicolas*, étudiant en première année de Master Lettres modernes, y a justement participé, n’ayant pourtant pas validé sa seconde année : “Je l’ai passé en cadidature libre, juste pour voir la forme du concours et éventuellement le préparer pour l’année prochaine. J’ai sincèrement eu la sensation de me planter, mais à ma grande surprise, je l’ai eu !”

Conséquence heureuse, depuis mardi il fait ses premières armes en tant que “prof de français” dans un lycée de Saône-et-Loire. Quelques heures seulement par semaine en tant que “contractuel stagiaire”, “pour colmater le manque de personnel”, avant de passer l’oral d’admission définitive en juin 2014. Car Nicolas doit encore valider son Master 2 en parallèle.

Mais pour lui, bien qu’il se sente encore grisé des premiers jours dans le monde de l’enseignement qu’il rêvait de rejoindre, c’est évident, “il n’y a pas eu du tout de sélectivité au CAPES cette année”. Et il en est quasiment certain au vu de la politique gouvernementale, “tous les admissibles de la session 2014 seront admis à l’oral”.

“Même avec une motivation et un travail très moyens, on peut se retrouver fonctionnaire”

Hervé Bismuth, justement formateur en CAPES Lettres à l’Université de Bourgogne, qualifie la situation “d’inédite”. Pire, elle est selon lui “catastrophique”. Car c’est bel est bien la question du niveau des candidats qui le préoccupe : “La vraie question est là : s’il faut beaucoup d’admissibles à l’oral, ça peut être un bon point donné à la médiocrité, ou la faiblesse “.

Lui se souvient en effet d’une époque où, “au début des années 1990, trainait encore la glose comme quoi, si on n’avait pas 12 ou 13 à l’écrit, on n’avait pas le CAPES. Aujourd’hui, le fait pour le jury de descendre en dessous de la moyenne est acquis depuis des années. On peut tout à fait être admissible à 7,5 sur 20”.

“Malgré tout, admet-il, il fallait absolument recruter car les choses devenaient impossibles”. Mais ce qu’il déplore, “c’est que l’on fonctionne à flux tendu comme une entreprise. D’où la situation d’injustice sur 25 ans, où d’excellents étudiants ont pu rater le CAPES de peu, et qu’aujourd’hui, même avec une motivation et un travail très moyens, on peut se retrouver fonctionnaire”. Ce qui tire selon lui le niveau de culture générale des futurs professeurs vers le bas.

“Le métier d’enseignant s’apprend sur le terrain”

Un avis qu’est loin de partager Mehdi*, jeune enseignant dans un lycée dijonnais. Bien qu’il officie déjà dans les classes de terminale de l’académie de Dijon depuis plus de cinq ans en tant que contractuel, il n’a empoché le concours que cette année. Mais pour lui, il ne faut pas tout confondre : “le CAPES sanctionne un niveau universitaire dans une discipline : le métier d’enseignant en est une autre et s’apprend sur le terrain “, affirme-t-il avant de préciser : “Il y a de brillants agrégés normaliens qui se liquéfient devant une classe, ou qui sont incapables de condescendre à un niveau d’enseignement subalterne”.

Pour lui encore, “seul un jugement hâtif pourrait décréter ce recrutement “fait au détriment de la qualité”, car la vérité est que ceux qui n’étaient pas embauchés par concours auparavant…. enseignaient quand même, mais avec des contrats précaires permettant encore moins l’épanouissement des qualités de l’enseignant face aux élèves “.

Pour Mehdi, “le métier s’acquiert donc sur le tas”. “Même si les compétences et les connaissances sont importantes, ce n’est pas l’essentiel du métier. Tout le monde a connu le prof de maths chevronné mais un peu trop strict, austère, qui a fait décrocher pas d’élèves en cours d’année”. Et d’ajouter : “Je suis déçu du mépris des anciens profs élitistes envers la jeune génération. La sélectivité a certes toujours été délirante, mais il ne faut pas oublier qu’avant, à leur époque, il fallait juste une licence pour être prof’ !”.

Moins de candidats que de postes disponibles

Mais le vrai problème enfin, qui inquiète autant les jeunes enseignants que leurs aînés, c’est la crise des vocations dans le milieu. Pour mener à bien ses 60.000 recrutements, le gouvernement a d’ailleurs dû lancer une grande campagne publicitaire baptisée “Ambition enseigner“, pour espérer atteindre le nombre de candidats au CAPES nécessaire à une sélectivité décente.

Une crise des vocations liée d’abord à la “dévalorisation” du métier dans l’esprit général, note Hervé Bismuth. Pour preuve, lui qui avait en moyenne une trentaine d’étudiants il y a quelques années encore n’en reçoit aujourd’hui plus qu’une quinzaine face à lui. Pire encore, il y avait cette année moins de candidats pour le CAPES ” lettres classiques ” que de postes disponibles ! ” Et avec des conditions de travail assez pénibles dans le secondaire, la survie dans le métier ne tient qu’à la vocation “, admet l’enseignant.

Quoi qu’il en soit, Nicolas, le tout jeune prof de français compte bien profiter de cette première année en tant que contractuel pour “se rendre compte s’il est vraiment fait pour le métier”. Et comme il dit : “Mieux vaut que les gens se rendent compte par eux-même qu’ils n’ont pas la vocation, plutôt qu’on ne leur en laisse pas la chance !”

Les commentaires sont clos.