Dijon : Aux Lentillères, mains vertes contre bras mécaniques

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La pelleteuse démarre. Son bras mécanique s’élève juste au-dessus du toit de la maison du 10 rue amiral Pierre. Elle est spacieuse, une grande famille pourrait vivre dedans. Et soudainement, le godet s’abat. La résistance des militants du “quartier libre des Lentillères” aura duré un peu plus de 3 heures ce lundi 1er septembre. Réunis à partir de 7h30, ils se mobilisaient contre la destruction de ce bâtiment. Un nouveau point de contact dans ce bras de fer qui les opposent à la mairie depuis 2010, date à laquelle le collectif Pot’col a illégalement pris possession de cette friche maraîchère.

Pas une première…

Le même jour, dans les colonnes de nos confrères du Bien Public, Alain Millot, maire de Dijon, soulignait sa priorité à développer le logement. “Hé bien, sous nos yeux, on voit à quoi ressemble sa volonté”, commente amèrement Hervé, un des militants du quartier libre. “Cette maison était encore habitée il y a quelques mois, mais le bail s’est arrêté pour on-ne-sait-quelle raison. Du coup, la mairie a décidé de la détruire alors qu’elle est en très bon état et que la phase 2 du projet d’ n’est pas prévue avant 2018”, ajoute-t-il.

Une phase 2 des travaux qui prévoit en effet 1 500 logements, 10 000m² de bureaux, ainsi que 1 500m² de vergers, un centre commercial et des espaces publics. Ce n’est pas la première fois que la mairie rase une maison dans le secteur. En 2010 déjà elle avait “expulsé les habitants d’une villa qu’elle venait de racheter 500.000€”, selon le collectif. Ne restaient alors que des ruines, utilisées pour construire un amphithéâtre par les jardiniers.

Crédit photo Jonas Jacquel

Photo Jonas Jacquel

Du côté de la mairie, la raison de cette démolition était évidente : “D’une part, la maison était amiantée, polluée. Si vous vivez à côté d’une maison d’où l’amiante peut se répandre de partout, je ne suis pas sûr que vous ayez envie que la ville soit inactive”, commente , adjoint au maire délégué à l’urbanisme et premier vice-président du Grand Dijon. “D’autre part, elle se situe sur une parcelle dédiée à un aménagement d’un projet urbain validé par les élections municipales en mars 2014”.

Sur place, les CRS font reculer les manifestants, les opposant en face à face dans la rue. Ils déclenchent une charge sans que l’on puisse comprendre quelle a été l’étincelle de départ. Projection de gaz lacrymogènes d’un côté, jets de pierres de l’autre. L’échauffourée s’arrête, les nez et les yeux irritent, et l’excavatrice stoppe. Le réservoir d’essence a été saboté, impossible de continuer à la faire fonctionner. Le toit du 10 de la rue est éventré. “Il y a 10 minutes encore, ce n’était pas une ruine”, se plaint Hervé. L’entreprise de travaux publics en charge de la démolition annonce qu’elle portera plainte pour les dommages causés sur ces deux engins.

“Partager autre chose qu’un énième projet urbanistique”

À l’évidence, cette prompte rébellion cristallise un conflit idéologique de longue date. “On s’oppose à la deuxième phase de l’écoquartier, pas celle des abattoirs qui est la première, mais bien celle de la friche maraîchère”, explique Hervé. “On a envie de partager autre chose qu’un énième projet urbaniste ici, sur des terres de très bonne qualité, dans une dynamique autonome des autorités locales et de réappropriation de la ville”.

Pierre Pribetich, lui, ne le voit pas de cet œil. “Pour situer le début de cette histoire, rappelons que ce collectif s’oppose à quelque chose de légal, alors que lui-même est dans une situation illégale… On est sur une aire publique, donc régie par le droit”. Qui dit droit, dit alors procédure. La mairie a tendu la main aux jardiniers, mais visiblement pas la verte selon eux. Les revendications du collectif étaient d’intégrer les terres “de qualité” des maraîchers dans le projet d’écoquartier. Seulement, avec un seul hectare de jardins partagés, leurs attentes n’étaient pas comblées.

Et lorsque nous annonçons à Pierre Pribetich que les jardiniers considèrent avoir un sol d’excellente qualité sous leurs pieds, celui-ci s’emporte. “Non, mais attendez, ils ne sont pas Bernadette Soubirous ! Ils n’ont pas la vérité révélée ! C’est quelque chose que d’avoir un jugement, mais c’est autre chose qu’il soit au-dessus de tout”. Il faut dire aussi que jusqu’à l’entre-deux tours des Municipales, la municipalité estimait ces terres comme polluées. Jusqu’à ce changement de point de vue de François Rebsamen, lors de notre interview sur Radio Dijon Campus. Les terres à expertiser sont à côté de la voie ferrée, autrement dit “les pires” selon les jardiniers.

Crédit photo Jonas Jacquel

Photo Jonas Jacquel

L’adjoint au maire ajoute “qu’à chaque réunion publique, les militants qui y participaient posaient 40 fois la même question. Et je leur répondais 40 fois la même chose : il y a un projet, il y a la possibilité de discuter en étant ouvert d’esprit. La ville est prête à dialoguer, même à faire des compromis. Mais pour pouvoir en faire, il faut être deux et accepter le point de vue de l’autre, et surtout faire un pas en avant pour y parvenir”.

Demain, quelle mixité sociale ?

Mais les  ne sont pas qu’une simple exploitation maraîchère. C’est toute une société qui s’est créée autour des 6 hectares accaparés. “On essaie de créer de la mixité sociale. On lutte contre ce projet complètement fou qui répond à la fois à des logiques mercantiles et d’habitats aseptisés dans des logiques individualistes et non pas d’espaces collectifs, dont on a besoin en ville”, s’emballe Hervé. Tisser des liens de quartier, aller voir son voisin, des choses simples… vite oubliées face aux logements individuels, aux nouveaux quartiers bien délimités.

“Mais comprenez bien qu’à un moment donné, pour faire des aménagements raisonnés et des logements de haute qualité, il faut déconstruire – surtout quand il y a de l’amiante dans les anciens bâtiments !”, renchérit Pierre Pribetich. Les 14 projets d’écoquartiers dijonnais vont permettre à la ville d’atteindre sa taille critique de 300.000 habitants, selon Yannick Sencébé, sociologue du monde rural à l’Inra de Dijon. “S’il y a bien des gens qui défendent l’écologie en ville et la nature, c’est la municipalité !”, rajoute l’adjoint à la mairie.

Cette ville dans la ville, ses animations, allant du marché jusqu’aux concerts hebdomadaires, est désormais menacée. Preuve en est “avec la destruction symbolique de cette maison aujourd’hui”, estime Hervé. “C’est clairement une volonté d’avancer dans leur projet et de montrer qu’ils ont la mainmise dessus”.

“Tout le monde peut avoir des idées. Leur démarche est honorable, les jardiniers portent un aménagement, je n’ai rien contre – au contraire. Dans notre projet, on va intégrer 10 000 m² de jardins partagés, 1 500m² de vergers, et s’il faut laisser des terres sans affectation, il faudra alors dire qui paye pour”, se projette Pierre Pribetich. “Il y a une équation économique derrière. Si vous devez payer 1 000€ supplémentaires pour que des gens puissent continuer de cultiver leurs jardins, je ne suis pas sûr que vous soyez prêt à le faire”.

Les commentaires sont clos.

  1. les fachoscialistes ont encore frappé!

    liberté le mardi 2 septembre 2014 à 10h02

  2. Monsieur Pribetich devrait rappeler l’engagement de François Rebsamen sur radio Campus en mars dernier ; il n’était pas opposé au maintien des terres maraîchères si celles-ci n’étaient pas polluées. Il revenait donc sur un propos véhiculé par ses équipes depuis plus de 2 ans, annonçant que les militants des Lentillères cultivaient sur des terres polluées.

    Or, le dossier d’enquête publique dressé par la ville et la SEMAAD, que devrait connaitre Monsieur Pribetich et ses équipes indiquait aucune terre polluée dans la zone cultivée actuellement (les terres polluées se situent au sein de l’ancienne zone industrielle, près d’un garage et de certaines maisons) ; hormis un ou deux points de pollution très localisés et sans incidence grave.

    Monsieur Pribetich indique qu’il faut que chacun fasse un pas ! Très bien !! Quel pas fait il ? passer de 7.000m2 (prémisse du projet) à près de 10.000m2 (projet 2013) la zone de maraichage dans le projet d’écoquartier ? Ceci est un tout petit pas, au sein d’un projet d’écoquartier portant sur 20 hectares (200.000m2).

    Une question de fond est ici posée à la ville :
    – Est-elle à l’écoute d’une opportunité unique (et dernière) à Dijon, d’intégrer une vrai zone vivrière au sein de la ville de Dijon.
    – Est-elle volontaire pour préserver une agriculture urbaine ?
    – Est-elle intéressée par le foisonnement de créativité et de vie au sein du quartier des Lentillères ?
    Dijon conservera-t-elle le souvenir vivant de son agriculture intra-muros ?

    Mais il sera facile de dire que l’on ne peut négocier avec des autonomistes ! de les stigmatiser !! De raconter que l’on désamiante le quartier ; ici l’amiante était captif et sans risque pour la population, sans urgence d’intervention. Comme pour les terres soit-disant polluées, les élus comme Monsieur Pribetich seraient donc si mal informés ?

    Phil le jeudi 4 septembre 2014 à 0h43

  3. Désamiantage fantôme en effet.
    100% d’accord avec Phil
    Aucune entreprise spécialisée et aucun container spécial n’étaient observés sur le chantier.

    Pourquoi Pierre Pribetich ne parle pas que du projet urbanistique plutôt que d’ajouter une pseudo excuse sanitaire ?

    Il parle de coût et du fait qu’il faille payer 1000 euros (p de plus si l’on conserve le potager au m2, mais celui-ci pourrait réduire si plusieurs hectares de terre étaient non bâtis, réduisant ainsi les frais d’équipement en réseaux et aménagements urbains. IEt s’il veut conserver un objectif élevé de logements, il peut aussi densifier le projet d’écoquartier. C’est totalement possible. L’argument

    Qu’en pense l’urbaniste Nicolas Michelin ?

    Jean le vendredi 5 septembre 2014 à 17h20

  4. Quand à la fausse justification “Il y a de l’amiante, on dépollue” de l’adjoint à l’éco-béton, ça pourrait faire rire : désamianter à la pelleteuse ? Pourquoi pas à l’explosiif pendant qu’on y est ?! Pour désamianter il faut tout emballer sous des bâches, avec du personnel formé en tenue de shadock nucléaire. Oser mentir sur france trois, merci à nos représentants de revenir à la raison. L’équivalent de 2 départements disparaissent tous les 10 ans sous le béton goudron : Ce qu’on demande à nos représentants, c’est d’inverser la tendance, et de sécuriser notre alimentation ! Et vive les légumes dijonnais intra-muros !

    J-Marc le vendredi 5 septembre 2014 à 21h50