Des Dijonnais et un film pour témoigner du décrochage scolaire

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Chaque année en France, on estime à 150 000 le nombre de jeunes décrocheurs du système scolaire. Un phénomène dont on parle bien peu tant on a du mal à cerner son fonctionnement et ses victimes.

Ces fameux “jeunes”, “glandeurs” ou “inadaptés” au parcours tout tracé de l’Éducation nationale, le réalisateur a choisi pour la première fois de leur donner la parole pour témoigner avec leurs propres mots de la déscolarisation. Un drame, dont les causes ne sont souvent pas si évidentes que ça…

Le documentaire qui paraîtra le 4 juin prochain en salles, compile vingt témoignages d’adolescents dijonnais et toulousains, parfois touchants, poignants, tous alarmants sur la dure réalité de l’école en France. Nous avons pu assister lundi 5 mai dernier à la projection de l’avant-première du film, trahissant par moment le malaise de certains établissements publics dijonnais…

L’école, cette “machine à broyer de l’avenir”

Une situation familiale compliquée, un environnement d’étude peu accueillant, une pression des professeurs insupportable, des complexes, des moqueries, et c’est tout le parcours vers la “réussite” qui peut se retrouver remis en cause pour un adolescent. On commence par manquer quelques cours, arriver systématiquement en retard, ne plus se présenter aux examens, puis à l’école tout court. Parfois, c’est même l’établissement qui ne veut plus de lui. On appelle ça le “décrochage scolaire”.

Des “problèmes de jeune”, que le monde éducatif regarde la plupart du temps avec distance et désinvolture, mais aux conséquences plus que douloureuses pour leurs victimes. “Montrer de l’intérieur la réalité de cette gigantesque machine à broyer de l’avenir”, tel fut l’objectif de Christian Zerbib, appuyé par ces Dijonnais et Dijonnaises rencontrés dans le cadre de son documentaire. Sortir des clichés pour enfin donner la parole à des adolescents parfois pas si feignants ni cancres qu’on voudrait bien le croire.

Mais pas facile d’échanger avec un adolescent déjà traumatisé par l’incommunicabilité de l’administration. Alors le cinéaste a choisi, pour réellement donner la parole à ces jeunes, de leur confier à chacun un caméscope et réaliser, chez eux, dans leur environnement, leur autoportrait. Un témoignage sur leur parcours chaotique, rendu possible suite à un stage vidéo de quelques jours à la campagne.

“Nous leur avons dit : pour que personne ne parle à votre place, nous allons vous confier la réalisation de vos propres autoportraits. C’est vous qui allez nous parler de vous, de vos joies comme de vos peurs, dites tout ce que vous avez envie de dire, comme vous le voulez”, explique le réalisateur. “Et ils ont accepté de jouer ce jeu qui n’en est pas un”. Le film, alternants extraits de ces autoportraits, et interviews de professeurs, acteurs des services sociaux, réussit à humaniser un phénomène jusqu’alors uniquement traité sous un aspect froid, statistique. Un défaut de caractère que l’on retrouve chez l’administration publique et ses services sociaux, parfois d’ailleurs responsable du décrochage scolaire…

Pour les jeunes du TER TER qui galèrent

Au fil des autoportraits, le spectateur découvre les extraits de vie d’adolescents autrefois scolarisés dans des lycées bourguignons, sortis de force ou de fait d’un système qui les rejetait, et a poussé les plus fragiles à la rue. Ce témoignage, ils le délivrent tantôt avec pudeur, gravité, humour, ou en musique. Des introspections ou des messages de solidarité envers leurs compagnons de déroute, ces “jeunes du TER TER qui galèrent”.

Certains ont subi un contexte familial ingérable, un complexe physique et des moqueries trop dures, d’autres une dyslexie que les programmes scolaires ne savent pas intégrer, mais pas que. Notamment cette jeune fille écrasée par la pression professorale d’un cursus “européenne” d’élite que son caractère de jeune adolescente n’a pas pu supporter. Ou encore cet étudiant de classe moyenne qui a raté ses premières années de fac, dépensées à boire et fumer, “qualifié de glandeur pour les bourgeois”. Car contrairement aux a priori, le décrochage ne touche pas que les classes populaires et les cursus du secondaire. Il peut survenir dans les hautes années d’étude, ou impacter un milieu aisé que l’on croit préservé de l’échec de l’Institution.

“Et pourquoi ce ne serait pas au système de s’adapter à nous ?”

Et c’est finalement le message que distillent à leur insu ces vingt témoignages : le système éducatif, par essence collectif, n’est pas conçu pour intégrer et s’adapter aux individualités. Devant “gérer” un groupe de 30 élèves, les professeurs sont incapables de prendre en compte les particularités de chacun. Un état de fait du système éducatif dont témoigne ouvertement Karine Cascan, proviseur adjoint au lycée des Marcs d’Or à Dijon : “L’école, telle qu’elle est conçue, ne peut pas correspondre à tout le monde. C’est difficile pour un enseignant de faire face au décrochage, car il a l’obligation de respecter les cadres imposées par l’éducation nationale”.

Mais le traumatisme passé, la mise à la marge effectuée, le plus dur est finalement de revenir. Raccrocher les wagons, réintégrer une école qu’on a fuie, rattraper le temps perdu et s’adapter, enfin, à un des méthodes d’apprentissage imposées. Et pour cela, il faut être prêt : avoir soigné ses blessures, être prêt à “prendre sa revanche et non sa vengeance sur l’école”, comme l’expliquait dans le film un directeur d’établissement d’école de la Deuxième chance.

Et là, c’est un nouveau un nouveau parcours du combattant : se glisser dans une “case”, un parcours de formation dans lequel se réinsérer, l’obligation d’avoir un projet tout tracé pour son propre avenir alors qu’on est soi-même désorienté… Ce chemin à l’envers, les acteurs du film n’ont pas tous encore eu la force d’affronter à nouveau, concluant par cette interrogation si naïve et pourtant si vraie : “Il faut s’adapter au système, mais pourquoi ce ne serait pas le système qui s’adapterait à nous ?”

Infos pratiques
Jeune, documentaire de Christian Zerbib, 1h34
Diffusé au à partir du 4 juin 2014.

Les commentaires sont clos.

  1. “ATTENTION ECOLE!”, est-il écrit…

    Dijon Autrement le lundi 12 mai 2014 à 15h24