Liberté je sérigraphie ton nom !

Photo Matthieu Bégel

Photo Matthieu Bégel

C’est souvent dans l’art que le message politique est le plus fort. Et pourtant, il faut le subodorer car il ne passe ni par un slogan, ni par des propositions concrètes. Vous le repérez à travers les couleurs, les contradictions, le support. Comme quand le pochoiriste (prononcez Ernest) projette sa peinture sur des bidons d’essence, comme quand il met des bombes de couleur dans les bras d’un enfant en habit militaire, l’air débonnaire.

L’art pointe du doigt l’absurdité des compromis humains, s’installant dans le quotidien au détriment de leurs valeurs et au profit d’une dictature dont les contours sont encore difficiles à cerner. Alors que l’on entre dans la galerie de l’ (rue Auguste Comte à Dijon) pour voir ce que l’ex-enfant de Dijon – parti pour Avignon – est devenu après toutes ces années d’absence, on se jette dans une aussi percutante qu’humaine.

Certains sentiront l’esprit de Banksy planer, les autres reconnaîtront la campagne Obey. Bref, chaque pièce nous fait un petit clin d’œil. Visite guidée.

Art II Rue

Photo Matthieu Begel

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“Je ne dirais pas que mon travail est ‘politisé’. Il est engagé, revendicatif même.” Des CRS en ordre de bataille tachés de peintures colorées, un manifestant à genoux criant liberté, des Chinoises bâillonnées par un foulard. La série noir et blanc de pochoirs d’RNST annonce la couleur. La dernière toile est intitulée Made in China, un titre lapidaire qui renvoie le visiteur à un système consumériste irresponsable, à un système politique censeur vis-à-vis des artistes comme Wei Wei, le plus emblématique. Une Chinoise trentenaire, justement, s’arrête sur le tableau, choquée. “Mais non, ça, c’est valable pour la Corée du Nord, mais pas pour nous !”.

L’image fait réagir, mais chacun à l’aulne de son expérience. Dénonciation du libéralisme ? Statut des femmes ? Problème de liberté d’expression ? RNST prend le parti de se retirer : “J’ai envie que les gens se l’approprient.” C’est comme un pochoir – spécialité de l’époque punk – peint au hasard d’une rue par un street artiste : une fois réalisé, il ne lui appartient plus. Pas de légende, pas de signature, anonyme. “Chaque personne qui rentre dans un tableau le fait avec ses références et ça rebondit en lui différemment. C’est quelque chose qu’il va s’approprier, il va raconter sa propre histoire”, termine d’expliquer RNST.

S’il expose aujourd’hui des toiles dans une salle aux murs blancs, au public trié sur le volet, c’est parce qu’il a été repéré par une galerie au hasard d’une de ses expositions. Mais RNST s’est affûté au contact des cultures alternatives et revendicatives, mi rock (punk, grunge), mi hip-hop. Et son matériau de départ, c’était plutôt des tôles de métal récupérées dehors, des plaques de rues cassées. “J’ai mis longtemps avant d’exposer, ça me bloquait.” Pas à l’aise sur la toile – aussi stressante qu’une feuille blanche, il se tourne vers la récup’. “C’est le lien à la rue. Et je raconte une histoire avec le support, je n’ai pas de remords à peindre dessus. ”

La libre expression… passe par le scalpel

Photo Matthieu Begel

Photo Matthieu Bégel

De la récup’ à la sérigraphie, jusqu’à l’affiche faite à la main, RNST revient depuis 2010 au papier blanc et sage. Enfin, sage… Aux élections municipales de 2014, il recouvre les panneaux électoraux de Carpentras par sa propre affiche bleu/blanc/rouge – et en sème aussi à Marseille. « Souriez », c’est le titre de son affiche : une version détournée de la campagne électorale de Barack Obama. Celle-ci avait été signée par le sérigraphe Franck Shepard Fairey, on l’appelle communément la campagne Obey Giant. « J’ai voulu que ça ressemble à l’affiche de Obey dans les grandes idées : code couleur, place du message « Hope » devenu « Souriez » J’avais aussi envie de dénoncer cette affiche là. J’adore son boulot, ses propagandes, mais là il a vrillé pour un politicien. C’est donc une mise en abyme du procédé. » Le maire, ouvert d’esprit, a cité RNST lors d’une conférence et les affiches sont restées jusqu’au second tour.

J’aime bien la rébellion dans l’idée, tout ce côté pensée libre.

Pas politique, pas propagandiste, donc. Mais un peu fâché contre «  une aseptisation complète de la société ». En témoigne sa pièce Eye of Evil, en hommage au 1984 de Georges Orwell. “Je n’avais pas la télé pendant des années, je l’ai remise, là. Le discours est super réducteur. On observe la réalité à travers un prisme déformant.” C’est comme son dessin de gamin. Il a les yeux fermés, il voit la vie par un intermédiaire, les caméras de surveillance directement branchées sur son cerveau. “Du coup, normal que les gens, aveuglés, votent FN…”

Voilà pour la toile, faite dans le cadre d’une exposition à Marseille : “Quand elle est devenue capitale de la culture européenne, ils ont mis des caméras. Avant, il n’y en avait pas, c’était bien, on pouvait faire des trucs dans la rue, peindre. Mais bon, il reste encore cette culture du sud d’avoir des murs colorés.” Car RNST a commencé par peindre à la bombe sur des murs. Avec l’âge, il s’est tourné vers le pochoir, une technique pour laquelle il est autodidacte. Il prend des photos, les redessine, les stylise, les encre comme le ferait un dessinateur de BD, découpe un pochoir au scalpel et applique des couches de peinture successives à la bombe. Pris entre la génération punk revendicative et la génération hip-hop vandale, il trace sa route avec un style unique.

Têtes de morts et scie électrique pour un art délicat

Photo Matthieu Begel

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C’est peut-être aussi pour cela que tout le monde trouve son compte dans l’exposition d’RNST. C’est aussi parce qu’il s’adresse à tout le monde. Surtout lorsqu’il joue avec l’iconographie de l’enfance.
“Utiliser l’image de l’enfance permet d’amener des sujets engagés. Pour la bagarre si tu mets un adulte, ça donne un côté engagé, ultra. Si tu mets un enfant, tu n’as plus du tout cet aspect. Il y a un jeu qui se fait, ça ramène les gens à leur propre enfance, à leur douceur, à leur fragilité. Du coup ça devient un jeu.” On braque nos yeux vers une fillette de bonne éducation, masquée, tenant à pleines mains un poussin. On dirait qu’elle s’apprête à le manger. On baisse le regard : le titre est sans équivoque : Birdy Miam Miam.

Les peintures interpellent et pourtant les couleurs choisies apportent une touche de nostalgie. “J’ai envie d’emmener sur la poésie”, réagit RNST. Le noir et blanc symbolise pour lui la notion d’actualité. Plus radical, simple à faire, plus d’impact et très punk. La couleur en revanche s’installe toujours de la même manière dans son travail :  “J’ai toujours les mêmes gammes de couleurs, les vieilles couleurs musées, pour amener les gens dans cet univers complètement différent. Je raconte une histoire passéiste, mélancolique. Le marron est une teinte chaude, usée, vieille, elle a un côté nostalgique que j’aime beaucoup.” Et changer les couleurs, c’est changer le message.

La preuve avec les couleurs de propagande noir, rouge, bleu. La preuve aussi à travers sa série de crânes reproduits sur une plaque de métal. “Celle en gris est très froide, celle en jaune est plus chaleureuse et celle en vert, c’est glauque.” Mais au fait, pourquoi des crânes ? “Les têtes de mort, c’est le côté de la culture rock qui ressort. Et puis j’aime l’aspect ‘vanités’. Depuis des siècles et des siècles, c’est un thème repris par les artistes… Et puis j’ai un lien avec la mort qui est particulier. Je joue avec.”

Si parfois RNST fait du pochoir comme on fait de la dentelle, il lui arrive donc d’être un peu plus brutal. Et sa plus grosse pièce ne le contredira pas. Un mur de bidon d’essence noirs ont été imprimés de son logo via une technique un peu particulière. « Ce pochoir géant, je l’ai fait avec un mur. J’ai découpé une cloison d’immeuble en briques à la disqueuse et j’ai projeté la peinture blanche à travers. »

Ça, ce doit être sa formation ‘Beaux-Arts’ (à l’ENSA Dijon) qui ressort…

Le street art étant très à la mode, RNST exposera à Paris le 16 mai 2014 au Lavomatik – une galerie de connaisseurs – vers la bibliothèque Mitterrand, chez un ex-rockeur punk et pochoiriste parisien.
Photo Matthieu Begel

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Les commentaires sont clos.

  1. RNST est B’ART!

    Dijon Autrement le mardi 29 avril 2014 à 14h07