Sophie Jugie, l’art de plaire

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Dans le dédale des coursives du musée des Beaux-Arts, Sophie Jugie est comme chez elle. La conservatrice d’un des plus anciens musées de France par ses origines qui remontent à l’Ancien Régime peaufine les derniers détails.

Car dans quelques jours, sous l’œil de la ministre de la Culture, le palais ducal se laissera à nouveau entièrement découvrir par les Dijonnais et les touristes. Une journée qui viendra sceller dix ans d’études et de travaux, mais aussi plus de vingt ans d’amour.

Sophie Jugie est de celles qui considèrent qu’on ne peut pas exercer un métier sans un zeste de passion, sans y mettre du sien. Et lorsqu’on lui demande de citer trois œuvres qui représentent au mieux sa carrière, elle hésite quelques instants. Puis l’exaltation, jamais bien loin, reprend le dessus.

Castel Durante, le souvenir des débuts

Crédit photo : Musée des Beaux-Arts

Crédit photo : Musée des Beaux-Arts

Diplôme de l’École nationale des chartes puis du Louvre, Sophie Jugie a réalisé le plus clair de sa carrière dans l’antre des Ducs de Bourgogne, à Dijon. Mais c’est à Ecouen, dans le Val-d’Oise, qu’elle a débuté. Le château dont l’architecture témoigne de la puissance et des ambitions d’Anne de Montmorency, grand ami des Rois François Ier et Henri II, abrite depuis 1977 le musée de la Renaissance.

“J’ai toujours une petite tendresse pour le musée”, assure-t-elle dans un sourire. “Le directeur est un bon ami et nous lui avons prêté quelques œuvres durant le chantier pour faire dialoguer les deux musées et signifier aux visiteurs que d’autres collections peuvent les intéresser”.

C’est ainsi qu’une vingtaine d’objets d’art de la Renaissance appartenant aux collections du musée des Beaux-Arts de Dijon ont été prêtés et exposés au sein du château d’Ecouen. On y trouvait des armes, des peintures, des céramiques, mais aussi le vase balustre en majolique, de dimensions impressionnantes, peint à Castel Durante par Giovanni Maria. “Il n’en existe que deux trois dans le monde, c’est totalement somptueux et magnifique”.

Saint-Marguerite, la fierté

Crédit photo Patrimoine-histoire.fr

Crédit photo Patrimoine-histoire.fr

L’histoire conduit rapidement Sophie Jugie au musée des Beaux-Arts de Dijon. Nous sommes en 1992. Spécialiste du Moyen-Âge, elle se penche sur l’art au temps des ducs de Bourgogne, leur palais et leur tombeau. Mais aussi sur les primitifs suisses et allemands. “En 1995, le musée a fait l’acquisition des deux volets manquants du retable de Sainte-Marguerite qui en compte quatre”, explique-t-elle. “Les propriétaires, des collectionneurs suisses ont souhaité s’en séparer”. Dès lors, ils prennent contact avec le musée Unterlinden de Colmar.

“Les primitifs de ce genre sont extrêmement rares et le musée de Colmar nous a naturellement mis en contact avec ces collectionneurs. De façon très rapide, nous avons dû mobiliser l’État, la région et de potentiels mécènes pour faire l’acquisition de l’œuvre, mais aussi la restaurer”. En vingt ans, la conservatrice n’a pas réussi à mener à bien son projet de catalogue des primitifs suisses et allemands. Mais ce qu’elle retient, c’est l’aventure qui se crée autour de chaque objet.

“Au fil des opérations, nous nouons de vrais contacts avec les autres structures. Nous dotons le musée d’un réseau qui ne pourra que lui être bénéfique”. En juin 2003, elle prend, par intérim, la tête du musée et en devient officiellement la conservatrice le 1er mars 2004. Dès lors, de nouveaux projets s’offrent à elle.

Le Pleurant numéro 77, la consécration

Créditi photo : Musée des Beaux-Arts

Créditi photo : Musée des Beaux-Arts

Depuis 2002, en coulisses, le projet de rénovation du musée des Beaux-Arts germe. Celui-ci n’est cependant approuvé par le conseil municipal de la ville qu’en janvier 2005. Une opération de longue haleine marquée par un fil rouge des plus marquants et atypiques pour le monde de la culture : la tournée des Pleurants, des petites statuettes d’albâtre installées au pied des tombeaux des Ducs de Bourgogne.

Chef d’orchestre de cette idée, qu’elle qualifie elle-même de folle, Sophie Jugie se souvient : “Je me revois encore en train de préparer ma note pour le maire sur mon bureau. Le chantier ne concernait que les œuvres du moyen-âge et de la renaissance, extrêmement fragiles. Nous devions laisser les œuvres importantes visibles au public. J’ai donc soumis cette possibilité”. Les statuettes avaient en effet l’avantage d’être solides, petites et faciles à manipuler. L’objectif pour la conservatrice est de convaincre deux ou trois musées.

La suite, on la connait : en mars 2010, commence un périple qui durera trois ans. Les Pleurants traversent les États-Unis et l’Europe, faisant escale dans les villes de New York, Saint Louis, Dallas, Minneapolis, Los Angeles, San Francisco, Richmond, Bruges, Berlin avec une ultime étape à Paris, au musée de Cluny. “748 149 visiteurs, sur une idée que l’on trouvait idiote”, rigole la conservatrice qui ne peut cacher sa fierté.

“Pour le musée, pour son équipe, pour Dijon et ses habitants, c’est une opération magnifique. Je ne m’attendais pas à un tel succès et quelle meilleure preuve de l’importance des collections du musée ?”, poursuit-elle. “La population doit prendre conscience de l’importance de son patrimoine et ce n’est pas être passéiste que de le dire”. Après leur voyage, les Pleurants réintégreront les arcatures des tombeaux, pour être présents lors de l’inauguration de la nouvelle aile Moyen Âge et Renaissance du musée, le 7 septembre prochain.

Et Sophie Jugie se tourne vers l’avenir. Quelques expositions temporaires viendront ponctuer l’année 2014, mais les travaux reprendront une fois les élections municipales passées. La deuxième et la troisième phase – Aile des Lumières et aile moderne – devraient être couplées. “La rénovation n’est pas terminée, mais elle est sur de bons rails. Y compris le projet de rénovation complémentaire de l’ancienne église Saint-Étienne”, ajoute-t-elle. Et après vingt ans de service, elle pourrait aspirer sous peu à de nouveaux horizons.

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