La deuxième vie des chemins de fer

Gare de Sincey-les-Rouvray | Photo Jérémie Lorand

Gare de Sincey-les-Rouvray | Photo Jérémie Lorand

Cet après-midi d’été, la chaleur étouffe le petit village de Sincey-les-Rouvray. A la frontière entre la Côte-d’Or et l’Yonne, le temps semble s’être arrêté. L’horloge de la gare est désespérément bloquée sur 17h59.

Les grosses lettres “carmillon” de la SNCF tranchent d’ailleurs avec l’état global du bâtiment : fenêtres et portes camouflées par des panneaux de bois, quai dégradé et ballast envahi par les herbes folles. Un panneau rappelle qu’il est dangereux de traverser les voies. Mais à qui ?

Depuis 2012, la ligne Autun-Avallon a rejoint le club des voies délaissées, abandonnées par les voyageurs. Officiellement, il s’agit de motiver le développement du transport ferroviaire de marchandise (le fret) – d’autant que la SNCF avance des chiffres de fréquentation allant de zéro à trois particulier par course. Mais ces fermetures de ligne pourraient bien devenir une nouvelle aubaine pour le tourisme.

Une nouvelle façon de découvrir

Avril 2013, dans la campagne de l’Auxois. Un vaisseau rouge et beige s’élance à travers les champs et les bois. A son bord, plusieurs centaines de voyageurs. C’est le premier voyage de l’autorail de type EAD X4787, une seconde vie pour la ligne qui relie Les Laumes-Alésia et Epoisses. Ouverte en 19 juin 1876, elle a été fermée au trafic voyageur le 4 octobre 1953 et était depuis utilisée exclusivement dans le cadre du fret ferroviaire.

“La portion entre Avallon-Maison Dieu et Époisses avait été fermée au trafic voyageur quelques années auparavant”, rappelle Christelle Muther secrétaire adjointe de l’Association du chemin de fer touristique de l’Auxois. “Cette portion a ensuite été déferrée – ce qui n’est pas le cas de la voie entre Époisses et Les Laumes-Alésia qui va persister grâce à l’activité agricole et céréalière”. La présence d’un silo de l’entreprise Dijon-Céréales sur la commune d’Époisses va en effet inciter la société Europorte à affréter plusieurs convois.

Passage à niveau de la commune de Chanteau, au Nord de Saulieu | Photo Jérémie Lorand

Passage à niveau de la commune de Chanteau, au Nord de Saulieu | Photo Jérémie Lorand

Mais, depuis plusieurs années des passionnées souhaitaient ouvrir cette ligne au trafic voyageur, touristique. D’anciens cheminots de Venarey-Lès-Laumes avaient déjà lancé l’idée il y a une vingtaine d’années avant que des habitants de plusieurs villes sur le tracé ne la reprennent il y a tout juste trois ans.

Faire revivre une légende

Dans la vallée de l’Ouche, l’idée de faire revivre une ligne est bien plus ancienne. Il faut dire que celle-ci possède un potentiel historique assez conséquent puisqu’il s’agit de la seconde ligne de chemins de fer à avoir été construite en France ! À vocation purement industrielle, elle a à l’origine été commandée par Samuel Blum, propriétaire des mines d’Epinac, pour transporter le charbon de la ville de Saône-et-Loire jusqu’à Pont-d’Ouche au bord du canal de Bourgogne.

“Au début la locomotive n’existait pas donc les wagons descendaient par gravitation et on les remontait grâce à des chevaux et des bœufs loués par les paysans du secteur”, se souvient Jean-Claude Meyer, président du chemin de fer de la vallée de l’Ouche. En 1905, la voie est même prolongée jusqu’à Dijon.

Le trafic voyageur est interrompu en 1939 malgré la persistance d’un “train des pêcheurs les dimanches d’été jusque dans les années 1950 et le trafic des marchandises en 1989 entre Dijon et Plombières-les-Dijon. Le pont enjambant l’Ouche en aval du lac Kir et la piste cyclable qui longe le canal témoignent encore de son existence”.

À partir de 1980, l’association de la Côte-d’Or tente aussi de remettre le rail au goût du jour en restaurant la voie de 7,5 km entre le Lac Kir et Plombières-les-Dijon. Dans les années 1990, celle-ci fermera finalement ses portes. Il ne reste désormais que le ballast, en contrebas de la voie verte.

Un patrimoine à faire revivre

Plusieurs centaines de kilomètres de voies seraient ainsi à l’abandon dans le département. La portion Epinac, Pouillenay, par Pouilly-en-Auxois a ainsi été déferrée dans les années 1990. Plusieurs communes se sont d’ailleurs empressées de racheter les emprises (terrains) ferroviaires pour permettre aux communes de se développer. Un vrai désastre pour Jean-Claude Meyer. “Nous avons été assez visionnaire en ce qui concerne le potentiel touristique qu’une telle ligne pouvait dégager, mais les élus beaucoup moins. En 2008, nous avons prolongé la ligne jusqu’à Pont d’Ouche, désormais ceci serait impossible”.

Le président de l’association nourrit l’envie de prolonger la ligne jusqu’au port de Pont d’Ouche ou mieux, jusqu’à Vevey-sur-Ouche, mais les constructions modernes rendent ce projet impossible. Un problème que connait aussi Christelle Muther : “Il existe une véritable volonté nationale et régionale de protéger le patrimoine, mais il faut trouver les acteurs sur le terrain et les financements”.

En revanche, certaines collectivités jouent le jeu, comme celle d’Époisses. “Le conseil municipal a rapidement accepté de construire un quai pour débarquer les voyageurs. Ils peuvent ainsi manger au restaurant le midi par exemple”, souligne Christelle Muther. Prochain projet : le prolongement de la voie de quelques centaines de mètres pour arriver au pied du muséoparc d’Alésia.

Car pour se démarquer dans un secteur très concurrentiel (*), la petite-fille de cheminot mise sur la diversité : “Nous ne montons pas un tel projet uniquement pour jouer avec un petit train, mais bien pour participer au développement touristique du territoire”.

Un phénomène en expansion

Dans la Vingeanne, le concept a carrément été détourné. Depuis le 22 juin 2013, sur une portion de 3,5 kilomètres, il est possible de circuler sur les voies à la force des jambes: en vélorail. Les engins empruntent l’ancienne ligne entre Troyes et Gray en passant par Is-sur-Tille. Une ligne qui regorge d’histoire à l’image de l’arrêt d’Oisilly à quelques encablures de Champagne-sur-Vingeanne. La gare est devenue une habitation familiale et les rails ont laissé leur place à un jardin. Le viaduc de 294 mètres de long est, lui, toujours là. Ces sept arches de 20 mètres de haut enjambent le canal de la Marne à la Seine, la Vingeanne et la route départementale.

Viaduc d'Oisilly | Photo Jérémie Lorand

Viaduc d’Oisilly | Photo Jérémie Lorand

La ligne de chemin de fer a été ouverte le 27 octobre 1888. À Is-sur-Tille, la tranchée creusée pour la voie débouche encore sur la gare et à Chatillon-sur-Seine, quelques kilomètres sont encore exploités par les agriculteurs de la plaine de Brion. “La France compte déjà de nombreux trains touristiques”, se félicite Jean-Claude Meyer. “Du point de vue du patrimoine et des vieilles machines, nous sommes donc très bien placés”.

Le chemin de fer de la vallée de l’Ouche doit assumer une responsabilité supplémentaire : l’entretien des voies. “Nous aussi nous avons notre TGV”, plaisante le président de l’association. “Le train à grande vibration. Du coup, nous ne remplaçons que très rarement les rails, sauf pour tenter, au mieux de limiter les vibrations. À côté de ça, nous disposons d’un stock assez conséquent de traverses en bois ou de charbon. De quoi voir l’avenir assez sereinement”. Un problème que ne connait pas l’Association du chemin de fer touristique de l’Auxois.

En effet, l’association a signé avec Réseau ferré de France et le conseil régional de Bourgogne une convention tripartite pour cinq ans. “La sécurité et la législation entourant les autorisations de circulation sont assez draconiennes. Notre premier voyage s’est déroulé en juillet 2012, mais le déraillement d’un train agricole deux mois plus tard a repoussé l’ensemble du projet. Nous avons donc pu étalonner nos temps de parcours et renouveler notre caravelle EAD X4787”.

A toute vapeur

La locomotive est l’un des premiers arguments pour attirer les touristes. Jean-Claude Meyer note même que plusieurs tour-opérateurs ont mis son petit train dans leurs catalogues pour les “ferroviphiles ou ferrovipathes” ! Dans chacune des associations, les bénévoles donnent de leur temps, plusieurs fois par semaine pour entretenir le parc : “Il y a quelques mois, nous avons totalement désossé le train pour le nettoyer et le rafraichir”, détaille Christelle Muther. “La machine datait de 1978 et avait déjà été rénovée en 1992. À cette date, les banquettes étaient devenues individuelles”.

Dans la vallée de l’Ouche, la locomotive à vapeur est aussi l’objet de toutes les attentions. Régulièrement, elle est contrôlée par un organisme qui teste les chaudières des particuliers comme des professionnels. Ceci afin de s’assurer de la sécurité des voyageurs et leur faire oublier leur train-train quotidien.

(*) Dans l’Auxois, le muséoparc d’Alésia attire 140.000 touristes par an, l’abbaye de Fontenay, 96.680, la crypte de l’abbaye de Flavigny-sur-Ozerain, 60.922 et le château de Bussy-Rabutin 31.949

Les commentaires sont clos.

  1. Merci pour cet intéressant article !

    Une “seconde vie” sympathique, à encourager et soutenir partout où elle existe…

    Mais on peut aussi rêver d’une “troisième vie” dynamique et pleinement fonctionnelle : une maillage ferroviaire redensifié, avec la desserte des villages telle qu’elle existait au siècle dernier, ne représenterait-il pas une bonne solution au problème “pollution des voitures – prix de l’essence – raréfaction du pétrole” ?…

    Zoé Zaam le vendredi 9 août 2013 à 11h27