La vie de château

Photo Jérémie Lorand

Photo Jérémie Lorand

Sur son éperon rocheux, la forteresse se laisse admirer… Depuis 1970 par les vacanciers qui s’évadent vers le Sud via l’autoroute, depuis 1832 par les plaisanciers qui voguent sur les eaux du Canal de Bourgogne. Depuis 1132 par les habitants du village presque millénaire sur lequel il veille.

Classé parmi les plus beaux villages de France, Chateauneuf-en-Auxois était autrefois une étape pour les pèlerins empruntant la route de Saint-Jacques-de-Compostelle. Et son majestueux vaisseau de pierre y est sans doute pour quelque chose.

Dans la salle du logis, deux grands arbres généalogiques encadrent la fenêtre : celui des Chateuneuf, propriétaires historiques du château jusqu’en 1457 et celui de Philippe Pot, conseiller du Duc de Bourgogne, Philippe le Bon. À la Révolution française, ce dernier passe de mains en mains jusqu’à être donné à l’État. Depuis 2008, la région Bourgogne en a fait l’acquisition avec pour objectif de lui donner une seconde vie. Et pour y arriver, une armée de petites mains fait vivre le site.

Laurent Gauvin, l’œil du patron

Laurent Gauvin, l'œil du patron | Photo Jérémie Lorand

Laurent Gauvin, l’œil du patron | Photo Jérémie Lorand

Ce jeudi, en début d’après-midi, c’est réunion de chantier. Accoudé à la rambarde du pont-levis, Laurent Gauvin balaye du regard les fossés. Le chef de projets à la direction de la culture et du patrimoine au conseil régional de Bourgogne passe une bonne partie de sa semaine perchée sur la colline de 475 mètres de haut. Cette fois-ci, il contrôle le bon déroulement de l’opération de restauration des murs d’entrée.

“En plus du budget de fonctionnement, des frais de communication et de personnel, 1,8 million d’euros vont être débloqué pour ce chantier d’une part, mais aussi pour la rénovation du logis des hôtes, qui doit débuter dans les prochains mois”, détaille-t-il.

C’est actuellement le gros dossier de Laurent Gauvin : l’installation d’un centre d’interprétation pour expliquer en son, images et textes, l’histoire du château. Les travaux devraient débuter fin 2013 pour s’achever entre 2014 et 2015. De quoi satisfaire les 40.000 visiteurs annuels.

“Nous sommes employés de la région, mais avec un fonctionnement totalement atypique”, reconnait celui qui aime à déserter l’immeuble de la direction de la culture du boulevard de la Trémouille à Dijon. Pour retrouver l’atmosphère si particulière. Comme celle du logis des hôtes justement : “La cour offre une vue de l’ensemble des époques et le bâtiment, malgré son mauvais état dégage un véritable charme”.

Laurent Marchal, l’intendant passionné

Laurent Marchal, l'intendant passionné | Photo Jérémie Lorand

Laurent Marchal, l’intendant passionné | Photo Jérémie Lorand

Au pied du donjon, quelques barrières en bois agrémentées de jardinières délimitent une zone privée. Dans le massif encadrement en pierre d’une porte, Laurent Marchal. Celui qui est chargé de la coordination du site vit dans l’enceinte même du château. Une cohabitation qui lui va à ravir, un peu moins à son épouse. “J’ai fait le choix de venir là, le moyen-âge est une véritable passion. Mais j’évite de dire que j’habite ici”, avoue-t-il. Une telle révélation provoque souvent une avalanche de questions.

“Lorsque vous ne travaillez pas, vous travaillez quand même. Vous croisez les collègues, vous voyez les besoins”, poursuit-il. Mais il préfère ne retenir que les côtés plaisants, bien plus plaisants. “Nous sommes aux services des touristes, des enfants donc pas très regardants sur les horaires par exemple”. Et quand il parle de sa demeure, c’est toujours avec le même entrain : “En venant du village de La-Bussière-sur-Ouche, on découvre le château d’une autre façon. Le fait d’avoir un fossé de 9,5 mètres de profondeur provoque une sensation de grandeur accentuée par les massives tours rondes.

Féru du moyen-âge, il s’est, comme ses autres collègues, imaginé avec le portefeuille du château dans les mains. Et là, les chantiers qu’il souhaite lancer sont colossaux : restauration des chemins de ronde, abaissement du toit de la chapelle,… Il s’est même confectionné, durant un an et à raison de deux heures par soir, une véritable cotte de mailles : 25.000 maillons faits main pour 18 kilos d’équipement. Le tout pour se costumer afin de surprendre le visiteur. Avec comme rêve de créer un club d’escrime médiéval sur le site.

Antoine Julien, la mémoire du site

Antoine Julien, la mémoire du site | Photo Jérémie Lorand

Antoine Julien, la mémoire du site | Photo Jérémie Lorand

Après dix-sept ans au château, Antoine Julien ne se déguise plus pour accueillir les visiteurs. Il a débuté en tant que vacataire. Puis, avec le temps, les connaissances se sont élargies, son éventail aussi. Il a été titularisé et s’occupe aujourd’hui de l’accueil et de la technique. “J’ai commencé avec un rythme de sept visites par jour pendant six jours”, se souvient-il. L’euphorie des débuts a donc fait place à la lassitude. “Lorsqu’on fait quelque chose avec un peu moins d’entrain, ça se ressent”.

Témoin de l’évolution du château, il est aujourd’hui la mémoire des lieux et assure la transmission des savoirs auprès des vacataires ou du nouveau personnel. Et le lieu n’a plus aucun secret pour lui. La cave, non ouverte au public, reste ainsi sa pièce de prédilection même s’il souligne la beauté de la façade du style gothique flamboyant.

“Nous avons une connaissance de la pierre, nous la voyons évoluer avec le temps”, poursuit Antoine Julien. “Lors d’une opération de rénovation, nous donnons notre avis, mais sur l’aspect technique d’autres sont plus à même de répondre”. Attentif aux frustrations des touristes, ils espèrent bientôt pouvoir ouvrir les combles du château. Déjà accessibles à un petit nombre, les verreries doivent encore être modifiées afin de pouvoir embrasser du regard la cour du château, mais aussi la vallée de l’Auxois.

Bernadette Marmillon, pour rien au monde.

Plus à l’aise durant les visites que devant un micro, Bernadette Marmillon est l’autre doyenne du château. Elle aussi est présente depuis 17 ans, aux côtés d’Antoine Julien. “On ne rentre pas dans un bâtiment moderne sans intérêt”, souligne-t-elle. “Chaque visite est différente, chaque personne nous fait découvrir une nouvelle facette du monument”.

Pas de lassitude chez elle, juste un cadre “magnifique”. Et c’est vers la chapelle qu’elle jette son dévolue. Au centre, une copie du tombeau de Philippe Pot. L’original est conservé au Musée du Louvre à Paris, mais il a bien failli disparaître au lendemain de la Révolution, alors que l’abbaye de Cîteaux – qui abritait le tombeau – est vendue.

En effet, on suggère que le tombeau a été abandonné dans un champ ou entreposé à Saint-Bénigne à Dijon. Mais devenant trop encombrant, il aurait été remisé chez un brocanteur. Dans La France judiciaire d’Alain Weiss on découvre une autre version :

Une légende conservée dans la famille de M. le Comte de Vesvrotte[…] veut que, au lendemain de la dispersion des religieux de Cîteaux, de la mise aux enchères de leur demeure, [le tombeau] ait été sauvé du marteau des démolisseurs, par un ouvrier qui l’aurait gardé dans sa maison, sans en connaître et sans en apprécier la valeur, et qui, plus tard, s’en serait défait, au profit d’un ancêtre de M. de Vesvrotte, en échange d’un tombereau de pierres à bâtir et d’une somme dérisoire de 55 livres.

Émilie Leroy, la relève

Émilie Leroy, la relève | Photo Jérémie Lorand

Émilie Leroy, la relève | Photo Jérémie Lorand

Entre deux visites, Émilie Leroy se souvient : “À la fin de mes études d’histoire de l’art j’ai fait des candidatures spontanées dans différents châteaux”. Elle débute donc à Bussy-Rabutin, mais aussi à Châteauneuf avec des animations scolaire et pédagogique. Au fils des remplacements, elle s’installe définitivement dans l’enceinte. “L’ambiance château est bien différente de celle d’un musée, beaucoup moins lourde”.

Depuis 2005, elle se promène donc dans les étages, mais suit souvent la même trame pour ses visites : “Parfois, il m’arrive de devoir m’adapter. Pas plus tard qu’hier [le reportage a été réalisé le 25 juillet], un groupe ne bougeait pas du fond de la pièce, j’ai donc adapté ma présentation pour les obliger à avancer dans la pièce pour voir ce que je décrivais !”

Sur le plan de la qualité de vie, elle qualifie le site d’exceptionnel même si elle sait qu’un jour, elle devra quitter le château. “J’aurai un pincement au cœur”, assure-t-elle. “Si un jour je fais une thèse, le temps passé dans le château m’a donné un sujet parfait : les tapisseries. Les couleurs et l’harmonie qui se dégage de celles qui recouvrent les pièces du 15ème siècle par exemple me touchent particulièrement”.

Les commentaires sont clos.

  1. Très bel article comme on les aime. Continuez de nous intéresser de la sorte.

    Vassé le mercredi 31 juillet 2013 à 9h38

  2. Bravo pour cette super rubrique. Continuez !!!

    Thomas le mercredi 31 juillet 2013 à 17h55