Ce patrimoine dijonnais invisible : La maison sans toit

2013-07-legende-urbaine-culture-maison-sans-toit-JJ-miroir-4

Si Dijon est réputée pour son riche – on y dénombre pas moins de 205 monuments classés historiques, ce qui en fait la 9ème ville de France en possédant le plus – celui-ci est devenu banal pour la majorité de ses riverains. Pourtant, nous sommes constamment confrontés à notre passé patrimonial à chaque sortie dans une rue de la cité des Ducs.

Ce patrimoine, devenu « invisible » pour nos yeux trop habitués à la présence de ces monuments, recèle pourtant d’histoires originales et méconnues. À travers cette chronique estivale, la rédaction du Miroir souhaite faire (re)découvrir tous ces bâtiments et monuments qui font notre histoire. Cette semaine, c’est la maison de l’horreur qui est mise à l’honneur…

Une légende urbaine

L’histoire est assez connue des Dijonnais, chacun ayant sa version des faits. En voici une.

Durant le 14ème siècle, dans le Dijon moyen-âgeux, un pâtissier se fait une solide réputation. Il s’appelle Jean Carquelin et sa spécialité est le pâté. Un met qui, selon les récits, était servi dans toutes les tavernes de la Bourgogne. Un succès qui fait évidemment des jaloux chez les autres pâtissiers.

Dans le même moment, la ville est en proie à de multiples enlèvements d’enfants. Des disparitions qui restent inexpliquées. Les rumeurs vont bon train et, dans un premier temps, ce sont les bohémiens qui sont victimes des autorités locales. Pourtant, on n’y retrouve aucune trace de kidnapping de ce côté là. Puis ce sont aux juifs d’être victimes de la rumeur populaire. Là aussi, les investigations font chou blanc.

L’ambiance dans les rues est de plus en plus pesante et un beau jour l’affaire éclate. Une mère de famille, Guillemette Torchepinte, déboule sur la rue du Bourg (qui a toujours le même nom aujourd’hui) en hurlant la disparition de son enfant. “Mon fils ! J’ai perdu mon fils ! Qu’on me rende mon fils !”. Les badauds, curieux du spectacle, s’agglutinent autour de cette mère et la foule se fait nombreuse. L’atmosphère est électrique et les récits diffèrent en ce point.

Dans une première version de l’histoire relatée dans Les vieilles maisons de Dijon, de Michel-Hilaire Clément-Janin, en 1890, la foule, en transe avec la mère hystérique, s’interroge sur l’origine du pâté de Jean Carquelin. Comment se fait-il qu’il soit si bon ? La troupe se déplace deux rues plus loin, sur la place Saint-Jean (aujourd’hui place Bossuet), devant la boutique du pâtissier. On s’introduit dedans et, dans le sous-sol, on y trouve des restes sanglants de marmailles. Aussitôt, l’artisan est arrêté et est condamné à mort dans la foulée. Il éprouva le supplice de la roue place du Morimont, désormais nommée place Émile Zola. Le toit de sa bâtisse est arraché pour marquer le coup.

Dans une autre version, celle de Marcel Racle dans La maison maudite à Dijon, parue en 1882, la foule est orientée par le perruquier voisin de Jean Carquelin qui clame haut et fort que “les enfants entrent dans cette maison et n’en ressortent pas”. Le doute n’est plus permis, mais jusque-là aucune preuve ne permet de l’affirmer… Jusqu’au jour où un doigt humain est retrouvé dans un pot de pâté. Les gardes arrivent chez le pâtissier et retrouvent des os d’origine humaine dans sa cave. L’auteur des crimes avoue les faits et est exécuté par la même torture, le toit de sa maison est démolit.

2013-07-legende-urbaine-culture-maison-sans-toit-JJ-miroir-6

Crédit photo Jonas Jacquel

Pourtant, impossible de trouver la moindre de trace ni de Jean Carquelin, ni de Guillemette Torchepinte. Aucun élément sur eux aux archives départementales, aucune occurrence de la maison sans toit dans la base de données de la bibliothèque municipale. L’artifice du doigt dans le pâté paraît grossier et imbuvable. Tout porte à croire que ce pâtissier tueur d’enfants n’était qu’une légende… Qui réunissait tous les éléments propices pour monter cette histoire macabre.

Aux origines du mythe

Face à si peu d’éléments concrets, il ne restait alors qu’à se rendre dans la maison sans toit, dont le rez-de-chaussée est devenu une boutique de maillots de bain. La responsable connaît l’histoire et affirme que ce n’est qu’une légende. Elle précise qu’un livre retrace l’histoire de chaque rue de Dijon et qu’il permettra de mettre au clair la vérité : Dijon : son passé évoqué par ses rues, par Eugène Fyot, paru en 1928.

Indisponible à la bibliothèque municipale et absente des rayons des archives, c’est chez l’antiquaire Au chat curieux, 11 rue des Bons enfants, que le manuscrit attendait de se faire feuilleter. Rangé dans un étui en carton, l’ouvrage, massif, se divise en plusieurs sous-parties, selon les quartiers. Or, dans la catégorie “Rue du Bourg”, plusieurs éléments attirent l’attention.

Au 13ème siècle, les bouchers occupaient une grande partie de la rue, “profitant sans vergogne du fossé voisin pour y tuer le bétail, y jeter les détritus et ordures”. Malpropre à cause de la négligence des charcutiers, ceux-ci s’accaparèrent la rue et fut longtemps surnommée rue du Grand Bourg de la Boucherie, et même pendant un temps rue de la Grande Boucherie. Les artisans égorgeaient leurs animaux dans le boyau parallèle… la ruelle des Tueurs (aujourd’hui rue Jules-Mercier).

À un pâté de maisons plus loin se trouve la rue Piron. Une artère du vieux Dijon qui était l’une des premières à abriter des Israélites. Selon l’auteur, depuis la chute de Jérusalem par les Romains, en 70 après Jésus-Christ, les juifs se sont dispersés en Espagne et en France. À Dijon, “ils possédaient des biens considérables au 12ème siècle, ce qui leur permettaient de prêter aux plus grands personnages. Toutefois, leur aptitude à cumuler la richesse attira sur eux des représailles”.

Voilà le terreau fertile dans lequel est né le pâtissier Jean Carquelin : d’une part, un quartier “sanglant”, où le sang s’écoule des bêtes dans la rue et les débris de carcasse jonchent ses bords, véritables foyers de pestes endémiques. Rajoutez à cela les nombreux lépreux qui faisaient la manche devant les étals et vous obtenez l’un des endroits les plus sales de la ville. D’autre part, une communauté juive ballottée par les politiques de l’époque, plus ou moins appréciée par la populace. Prenez ces deux éléments, qui sont à proximité de la place Bossuet, ajoutez-y la malice des conteurs de l’époque et vous obtenez le mythe de la maison sans toit.

De la maison du tueur à la maison de jeu de paume

Dans la partie réservée à la place Bossuet, voici ce que livre Eugène Fyot à propos de cette histoire :

Au fait, l’historiette n’a même pas le mérite de l’originalité. Paris eut son pâtissier criminel, associé, dans la rue des Marmousets, avec un barbier expert à découper la chair humaine; et le petit doigt révélateur des pâtés de Carquelin fut emprunté à certaines légendes analogues, originaire de Besançon. Il est inutile d’ajouter qu’aucune pièce d’archive ne fait allusion aux crimes de Carquelin, pas plus qu’à son exécution. Aussi, le consciencieux archiviste départemental Joseph Garnier, s’écriait-il dans un mouvement d’indignation : “c’est un conte forgé par des ivrognes et colporté par des vieilles femmes !”.

Selon lui, le bâtiment a longtemps “inspiré une sorte de crainte superstitieuse”. Pas étonnant. La bâtisse ne ressemble à aucune autre dans la rue, elle est “percée d’ouvertures mal distribuées”, elle est faite en “moellons inégaux” et son toit est plat. “De ce fait à conclure que la maison en a été privée par suite d’une condamnation infamante, il n’y a qu’un pas”, prévient Eugène Fyot. S’il n’arrive pas à dater la maison, ni même à indiquer par qui a-t-elle été construite, l’auteur suppose fortement qu’elle a servi de salle de jeu de paume, très en vogue dans la ville au 18ème siècle.

2013-07-24-culture-photo-eugene-fyot-illustration-jeu-de-paume

La maison de jeu de paume, rue Piron, détruite en 1773, similaire à la maison sans toit

Il apporte une preuve avec l’illustration ci-dessus, arguant que “la façade du n°15 de la place Bossuet a d’étranges caractères de ressemblance avec celle de l’ancien jeu de paume de la rue Poulaillerie (actuelle rue Piron, NDLR)”. Les deux maisons sont presque des copies conformes et la Commission des antiquités de Côte-d’Or suppose, dans son compte-rendu de 1865-1866, que les deux immeubles communiquaient par un souterrain.

Une version des faits qui ne convient pas à tous, notamment à Michel-Hilaire Clément-Janin, qui refusait de l’entendre de cette oreille, argumentant qu’il y avait déjà deux jeux de paume dans la rue Poulaillerie, un troisième non loin de là n’aurait servi à rien.

Néanmoins, le fait est que la ressemblance est frappante, et, manque de preuves supplémentaires, la maison qui a longtemps fait frémir les Dijonnais a certainement eu en réalité une vie bien plus paisible.

Les commentaires sont clos.

  1. Bonjour,

    Belle enquête. Cependant, il y a une hypothèse que vous n’abordez pas et qui m’a été transmise par mon grand père, c’est celle, plus prosaïque, du boucher récupérant aux hospices de Dijon des enfants morts-nés (et on sait qu’ils étaient nombreux). Le choc de la découverte par la population aurait ensuite construit la légende du boucher enfanticide. L’avantage de cette hypothèse est qu’elle expliquerait comment le boucher aurait pu mener son activité aussi longtemps sans être découvert…

    ATHIAS le jeudi 25 juillet 2013 à 9h19

  2. ça me fait penser à un film d’auteur, qui s’appelle “nouvelle cuisine”. Je vous le conseille chaleureusement! :)
    http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=61636.html

    CamilleG le jeudi 25 juillet 2013 à 9h25

  3. Cet immeuble est HONTEUX, encore un projet de bétonisation du centre-ville par Monsieur REBZAMEN.

    pierrot le jeudi 25 juillet 2013 à 9h47

  4. Vous auriez pu aussi aller directement aux Archives municipales de Dijon plutôt qu’aux Départemantales : vous y auriez trouvé bien plus d’informations bien plus facilement, car c’est là que l’histoire de la ville est conservée (et non pas à la Bibliothèque patrimoniale) …

    Marie le jeudi 25 juillet 2013 à 9h51

  5. Bonjour. Article très intéressant qui me permet de garder un pied dans cette merveilleuse ville, moi qui suis en exil! Je suis d’accord avec Marie, consulter les Archives municipales auraient sans doute était plus pertinent et plus enrichissant ! En revanche, je ne vois pas ce que M. RebSamen vient faire là : l’immeuble en question datant du Moyen-Âge, il me semble difficile d’en accuser l’actuel maire de Dijon. A l’équipe de “Miroir Mag” continuez ce que vous faites ! c’est très bien ! Amicalement.

    Pimprenelle le vendredi 26 juillet 2013 à 8h52

  6. Ce n’est pas une maison “sans toit” mais sans pignon. Allons voir sur Google Earth, la vue aérienne montre que, derrière le faîte de cette façade abrupte, il y a un toit à deux pans, comme pour une nef d’église dont la façade est toujours plus haute, même sans avoir de tours. Alors, serait-ce un ancien édifice religieux tombé dans le public ? Il faudrait voir l’intérieur, mais ça, Google n’y arrive pas encore, contrairement à nos maisons de poupées dont on peut explorer chaque pièce du sol au grenier, et même enlever le toit pour découvrir ce qui s’y cache. Cette maison au mur nu met encore mieux en évidence les maisons d’à-côté, celle à colombages de Mulot et Petitjean et l’autre qui, au bout de sa grande cour, conserve une ouverture sur le Suzon, là où chacun déversait ses ordures : “Dijon mourra par le Suzon” disait-on, à le voir si pollué.

    ROY le vendredi 26 juillet 2013 à 11h09

  7. …sans oublier la référence présente dans toute l’Europe germanique, celle de Saint Nicolas. Certes, il n’y a pas eu de résurrection à Dijon (ni ailleurs), mais la trame du récit est la même.

    fbub le vendredi 26 juillet 2013 à 14h58

  8. Non mais qui a conseillé “Nouvelle cuisine” ? Il est immonde ce film, c’est pas gentil de suggérer des choses comme ca ! 😉
    Et sinon, hé bien… Bravo pour l’article et pour cette saga bien sympa !

    Pauline le mercredi 31 juillet 2013 à 14h30