Ce patrimoine dijonnais invisible : La vierge noire

Photo Jonas Jacquel

Photo Jonas Jacquel

Si Dijon est réputée pour son riche patrimoine – on y dénombre pas moins de 205 monuments classés historiques, ce qui en fait la 9ème ville de France en possédant le plus – celui-ci est devenu banal pour la majorité de ses riverains. Pourtant, nous sommes constamment confrontés à notre passé patrimonial à chaque sortie dans une rue de la cité des Ducs.

Ce patrimoine, devenu “invisible” pour nos yeux trop habitués à la présence de ces monuments, recèle pourtant d’histoires originales et méconnues. À travers cette chronique estivale, la rédaction du Miroir souhaite faire (re)découvrir tous ces bâtiments et monuments qui font notre histoire. Cette semaine, la vierge Marie de l’Église est mise à l’honneur…

Une mystérieuse vierge

, qui, dans la paroisse qui lui est consacrée, attire tous les jours et à chaque instant, un si grand nombre de fidèles de l’un et de l’autre sexe, de tout état, de tout âge, qui regardent l’Autel sur lequel elle est élevée, comme le Trône d’où découlent les grâces et les miséricordes de son Fils ; en sorte que l’on peut dire qu’il y a peu de Sanctuaire dans cette ville qui soit distingué par un plus grand concours de Peuple, où l’on offre plus de vœux, et qui produise plus d’exemples d’une véritable piété.

Ainsi est présentée la vierge Marie par l’abbé Joseph Gaudrillet, en 1733, dans Histoire de l’image de Notre-Dame de Bon-Espoir, de son culte et de la confrérie établie en son honneur dans l’église paroissiale de Dijon. Une représentation de la mère de Jésus qui ne manque pas d’attirer les foules, alors même que l’abbé constate qu’il vit dans une époque moins encline à la dévotion. D’autant plus que cette vierge comporte une double particularité. Elle a été sculptée dans le bois et elle est noire, ce qui en fait une pièce extrêmement rare.

“La matière dont elle est faite, d’un bois si usé, si caduc, qu’il est surprenant qu’elle subsiste”, écrit l’auteur. Un matériau qui a traversé les âges mais dont les origines sont mystérieuses. Au sein de l’église, un panneau apporte quelques pistes d’exploration. Si l’on en croit ce qu’il est écrit, elle daterait du 11ème ou du siècle suivant. Pourtant, l’abbé considère que par sa forme « non-seulement très imparfaite mais très grossière », elle daterait du 10ème siècle, voire même de l’époque où les Goths et les barbares sillonnaient la France, soit le 8ème siècle, en justifiant que leur art était très axé sur le rustique. Un style qui pourrait convenir, selon lui, puisque ses formes correspondent plus ou moins à de précédentes vierges observées par le passé.

Noir, c’est noir

Bref, une sculpture religieuse, qui pourrait éventuellement être millénaire mais qui conserve toujours son plus pieux secret. Pourquoi est-elle noire ?

Une rumeur courait, au 16ème siècle, que cette teinte était due à la poudre des canons de l’armée suisse, qui assiégeait la ville en 1513. Une « erreur » qui fait « rougir » de honte l’abbé. Pour lui, cette couleur est naturelle. Il indique même avoir enquêté sur le sujet sans pour autant préciser sa méthode. Sa conclusion est claire : « elle est noire, ou plutôt d’un brun foncé qui la fait paraître noire : c’est la couleur qu’elle a toujours eue ». Il justifie que Marie est née en Palestine, là « où le soleil n’est pas moins brulant que dans l’Afrique », et s’appuie sur Nicéphore (Calliste Xanthopoulos; NDLR) qui écrivait dans son Histoire ecclésiastique que la vierge Marie était d’une « couleur très basanée ».

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Crédit photo Jonas Jacquel

Or, l’auteur peut de nouveau rougir. Il s’avère qu’elle n’a pas toujours été noire, mais au contraire blanche. D’une part, comme l’écrit l’artiste-peintre Jacques-Nicolas Paillot de Montabert dans son Traité complet de la peinture, paru en 1829, les « habitants de la Palestine sont blancs », la vierge Marie était juive, ses parents étaient de la même nation et son père nullement “quelque éthiopien”. D’autre part, il explique que le bois devient naturellement très brun en vieillissant. Malgré tout, lui aussi s’est trompé sur la deuxième partie de son explication. En réalité, la était recouverte d’une couche de peinture foncée. En 1945, elle fut partiellement retirée, révélant sa couleur d’origine. Puis, en 1963, elle fut définitivement retirée. Aujourd’hui, la statue ne peut plus être considérée comme étant une véritable .

Néanmoins, l’abbé Gaudrillet trouve une justification convaincante de la couleur. Durant son époque, il remarqua que les peintres l’ont toujours représentée avec « toutes les grâces que la nature peut donner. Ils ont cru par là flatter la dévotion des Peuples, qui s’imaginent qu’elle a été la plus belle de toutes les créatures ». Un constat qui corrobore l’opinion de Jacques-Nicolas Paillot de Montabert avec ses contemporains « à l’imagination échauffée ». Si la statue était noire, c’était avant tout pour mettre en avant la beauté intérieure de la vierge Marie, sa pureté, son innocence et sa Sainteté.

Des prières et des miracles

Notre-Dame de Bon-Espoir fut également appelée Notre-Dame de l’Apport (« du marché ») dans un premier temps, faisant rappeler que le marché s’est installé non loin de l’église pour que les croyants puissent pratiquer plus souvent. Ses origines sont restées troubles, ce qui n’a pas manqué d’attiser la ferveur des religieux qui lui attribuent plusieurs miracles.

En septembre 1513, l’armée suisse attaquait et assiégeait la ville. La situation était désespérée et les Dijonnais s’en sont remis à la vierge. Le 11 septembre, les habitants se sont tous mis à prier et ont porté la statue en processions dans les rues. Résultat, deux jours plus tard les envahisseurs ont rebroussé chemin. C’était là le premier miracle attribué à la vierge noire, devenue Notre-Dame de Bon-Espoir.

Un miracle qui faillit rester le seul à son actif. Durant la période qui suivit la Révolution française, elle fut saccagée par « la fureur satanique des pilleurs d’église », écrit l’avocat Émile Rémy, en 1892, dans Comment la statue miraculeuse de Notre-Dame de Bon-Espoir de Dijon échappa au vandalisme révolutionnaire. Une « héroïne obscure » répondant au nom de Marthe Lamy réussit à récupérer la statue avant qu’elle ne disparaisse définitivement.

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Crédit photo Jonas Jacquel

En arrivant à s’introduire dans l’église puis à se faufiler jusque devant la chapelle où la vierge se dressait, Marthe assista à l’arrachage de l’œuvre. En chutant sur le sol, l’enfant Jésus qu’elle tenait sur ses genoux se détacha de l’ensemble et fut emporté par « une infâme mégère » qui déclara qu’elle l’utiliserait « pour son fourneau ». L’homme qui avait attaqué à coups de hache Notre-Dame de Bon-Espoir donna de nouveaux coups qui tranchèrent les bras et les genoux de l’effigie. Alors qu’il allait donner le coup de grâce, Marthe déclara : « Citoyen, je n’ai pas besoin d’ételles, mais d’une grosse bûche pour faire ma soupe, donnez-moi donc ce vieux morceau de bois ». Chose dite, chose faite, Marthe réussit à conserver la statue à l’abri des pilleurs.

En 1944, la France était occupée et Dijon ne faisait pas exception. Les forces alliées avançaient et se préparaient à libérer la ville. Les troupes allemandes ne souhaitaient pour rien au monde la « lâcher » aux Alliés, ce qui encouragea, 4 siècles après le premier siège suisse, les Dijonnais à prier de nouveau ensemble à Notre-Dame. Et, dans la nuit du 10 au 11 septembre, les Allemands quittèrent Dijon, le jour de l’anniversaire de la procession de 1513.

Miracle ou coïncidence ? Pour les Dijonnais, la réponse est toute faite, et la ville commanda une tapisserie, qui est désormais exposée sous l’orgue de l’église, mettant en valeur Notre-Dame de Bon-Espoir… qui n’a jamais aussi bien porté son nom.

Tous les documents cités sont disponibles aux archives départementales.

Les commentaires sont clos.

  1. Bravo pour cette chronique qui annonce pleins de (re)découvertes !

    thomas B. le jeudi 18 juillet 2013 à 13h02

  2. Remarquable article bien documente.
    Cela fait un bien fou.
    Merci

    Michel Huvet le jeudi 18 juillet 2013 à 15h46

  3. Mon dieu, une vierge basané!!! 😮
    Mais sinon un article très riche et plein d’anecdote sympas.

    Romain le samedi 20 juillet 2013 à 10h37

  4. merci de ce bel article, qui se lit avec beaucoup de plaisir. Bravo aussi pour les photos qui sont récentes et mettent bien en valeur la statue et la tapisserie. Vous me pardonnerez de signaler à vos lecteurs que la “délivrance” de 1513 donnera lieu à de nombreuses manifestations.

    Didier Gonneaud le lundi 22 juillet 2013 à 10h35

  5. Bonjour,
    vous faites erreur en parlant de la libération de Dijon à laquelle aucun soldat américain n’a participé.

    Loïc Maing le lundi 22 juillet 2013 à 17h38

  6. La rédaction du Miroir

    Bonjour Loïc Maing,

    Merci de votre vigilance, nous avons corrigé l’erreur.

    La rédaction du Miroir le mercredi 24 juillet 2013 à 9h59

  7. Personnellement, il est très instructif de faire des articles comme celui ci (Notre-Dame De Bon-Espoir ) mais je doit l’avoué j’adore non loin de la Au Mont-Roland Notre Dame De Fatima , j’y suis très attaché .

    Joaquim R. le mardi 23 juillet 2013 à 22h08

  8. L’histoire dans l’Histoire, c’est plus qu’une anecdote finalement!C’est bien d’aller “fouiller” dans tous ces “détails” et de les faire partager à un maximum de personnes !
    Bravo Valentin!

    Jauffret Chantal le dimanche 29 décembre 2013 à 13h01