L’eau de Bourgogne polluée par son agriculture

2013-06-sante-agriculture-sanitaire-eau-riviere-JJ-miroir-1

La France, patrie des droits de l’Homme, grand leader intellectuel en matière de morale tous azimuts, figure tout de même parmi les derniers pays européens sur la qualité de son eau. Qu’on ne se console pas en Bourgogne en se disant que ces choses là ne se passent qu’en Bretagneoù les algues vertes se sont révélées être des tueuses hors paire.

Car la Nièvre et la Côte-d’Or, grandes terres agricoles collectionnent les villages dans lesquels l’eau est plus polluée que le le soda. Aux dernières nouvelles, on n’avait encore jamais vu sur les bouteilles en plastique marqué une interdiction d’être bu par les enfants et les femmes enceintes, comme pour l’eau des régions de la Vingeanne et du Val-de-Saône.

La Cour européenne de Justice vient de condamner l’Etat français pour son manquement à la directive de 1991. “Malgré des avertissements à répétition et le dépôt de pétitions au niveau européen par les associations environnementales, l’État n’a pas su réagir”, a directement dénoncé Sandrine Bélier, euro-députée écologiste (EELV) du Grand-Est. “Il cède depuis des décennies aux sirènes des lobbies de l’agriculture intensive et s’éloigne de son rôle de garant de l’intérêt général. Les juges européens nous rappellent donc aujourd’hui la pleine responsabilité de l’État français vis-à-vis de la pollution des eaux et du phénomène des marées vertes”.

Comme si l’augmentation des taxes et les contraintes de l’austérité ne suffisaient pas, le contribuable devra mettre encore une fois la main à la poche pour honorer l’amende qui pourrait sanctionner (à hauteur de plusieurs dizaines de millions d’euros) les années Sarkozy.

Lui, qui répliquait en 2010 lors d’un salon de l’Agriculture : “Toutes ces questions d’environnement, ça commence à bien faire” , n’a pas joué en faveur de la réconciliation entre deux grandes thématiques soeurs que les intérêts individuels opposent : l’agriculture et l’environnement.

Les nitrates dans le viseur

2013-06-sante-agriculture-sanitaire-eau-riviere-JJ-miroir-1

Photo Jonas Jacquel

Les constatations quant à la pollution aux nitrates n’est pas récente. Déjà en 2008, le débat s’imposait dans les rédactions. En 2011, l’Europe constate un sérieux manquement aux objectifs que la France s’est fixés, notamment en ce qui concerne les zones dîtes vulnérables. Censées être plus protégées elles imposent plus des pratiques agricoles particulières pour limiter les risques de pollution. Révisées en 2012, ces zones vulnérables couvrant 55% de la surface agricole française correspondent aux régions où cette activité est la plus importante. La Côte-d’Or et l’Yonne en sont deux. Ce nouveau classement donnera lieu à un cinquième plan de mesures restrictives adressées aux professionnels.

En effet, le lien entre pollution des sols aux nitrates et agriculture traditionnelle est fermement établi. L’utilisation importante d’azote pour assurer le rendement des cultures est synonyme de rejets que les instances sanitaires européennes considèrent comme dangereuses pour la santé et pour l’environnement au-delà d’une concentration de 50 mg/litre d’eau (tandis qu’elle est abaissée à 10mg/litre au Québec).

“Certaines études montrent que les nitrates seraient bénéfiques sur la santé”, regrette Eugène Kremp, agriculteur à la retraite et membre de Cap21. De son côté, Yves Asdrubal, président de la commission environnement du syndicat agricole majoritaire en Côte-d’Or () trouve les discours médiatiques bien alarmistes. Et pourtant, l’Agence nationale de la santé française reporte un danger cancérigène “possible” pour l’homme, un risque de maladie du “nourrisson bleu”.

Même si les études restent prudentes quant à leurs conclusions, il n’empêche que les pouvoirs publics sont tenus d’appliquer un principe de précaution, d’autant que ces molécules provoquent incontestablement perturbations endocriniennes, marées vertes (eutrophisation) et pollutions atmosphériques.

Qui laisse traîner ?

Photo Jonas Jacquel

Les récentes inondations en Côte-d’Or ont rempli les nappes phréatiques d’une eau potentiellement polluée, après lessivage des terres agricoles (trop) riches en azote. Photo Jonas Jacquel

Ce qui est étonnant dans tout cela, c’est que la France, engagée pourtant dans un Grenelle de l’environnement, ne semble pas pressée de revoir ses efforts pour limiter ses pollutions alors que les indicateurs virent tous au rouge. Mais qui a intérêt à laisser traîner l’affaire ? Depuis la Bourgogne, on pointe du doigt les syndicats d’agriculteurs (céréaliers et éleveurs dits traditionnels et raisonnés) dont les intérêts portés par la chambre d’agriculture ne sont pas en phase avec les considérations écologistes. “Les mesures restrictives s’accumulent et nous devons sans cesse réinvestir, l’organisation de la politique agricole n’est pas cohérente”, défend Yves Asdrubal.

“Ils sont pris dans un piège”, considère , élue écologiste (EELV). “Les agriculteurs payent le prix fort en termes de santé et de conditions sociales, les conséquences d’une forme de l’organisation de l’agriculture qui emmène tout le monde dans le mur. Tant que la production de nourriture sera comprise en tant qu’activité commerciale entraînant des intérêts financiers énormes, un jeu sur les stocks pour faire augmenter les cours en bourse, nous ne pourrons pas avancer vers une transition écologique.”

En effet, les ajustements sont faits au coup par coup, par ce que l’élue vert appelle “des grands ministères menant une politique à la petite semaine”, sans vues à long terme. Une grande réorganisation des territoires vient en outre chambouler le jeu. Jusque-là, les directives étaient appliquées par les préfectures départementales, désormais, le découpage se fera par région. Une “approche trop globale” pour des agriculteurs fatigués de ne pas voir pris en compte les réalités du terrain. “Le bon périmètre pour une approche structurante”, pour l’élue “qui nous obligera à regarder en amont et en aval”. La Bourgogne appartient à plusieurs bassins versants.

Car la pollution, si elle émane de certaines entités, ne connait pas de frontières et touche tout le monde. “Le citoyen est directement concerné”, alerte Catherine Hervieu, “sans une eau de qualité, on ne survit pas très longtemps.”

Publicité

5 commentaires

  1. Un des problèmes que l’on a c’est de réussir à imposer dans le débat le fait de produire moins mais mieux. On nous rétorque souvent que, d’une part cela fera baisser la production (ce qui n’est pas faux), et que d’autre part, les agriculteurs peinent déjà à se verser un salaire décent (ou un salaire tout court). Ces fait sont difficilement contestables. En raisonnant dans ce sens, on arrive vite à la conclusion qu’il semble difficile de produire autrement.
    Pourtant, les faibles marges dégagées par les agriculteurs viennent bien de quelque part. Très souvent la grande distribution. Lorsque des associations ou partis militent pour la saisonnalité et la favorisation des circuits courts, c’est dans le but de permettre aux producteurs de vivre de leur travail. Ce changement de paradigme implique également que l’agriculture doit revoir ses modes de productions. Et donc limiter la pollution qui gangrènent nos cours d’eau, ainsi que nos nappes phréatiques (sans parler du reste de la faune qui assimilent et accumulent tous ces polluants le long de la chaîne trophique. Il serait intéressant de question les associations types AMAP pour voir les réponses qu’elles pourraient apporter sr le sujet.

    Cordialement

    Arnaud Guvenatam le Mercredi 19 juin 2013 à 11h43

  2. Pour en rajouter une dernière couche, ces changements ne viendront pas de la prise de conscience des marchés, mais de l’état qui a un rôle central à jouer. Il doit, comme pour la transition énergétique, avoir un rôle de planificateur.

    Pour résumer avec slogan qui prend son sens une fois les arguments avancés: dans l’énergie comme dans l’agriculture “Vite la planification écologique !”

    Arnaud Guvenatam le Mercredi 19 juin 2013 à 11h53

  3. La situation globale ne semble pas changer. Un truc aussi: “agriculture raisonnée” ne veut pas dire “agriculture raisonnable”…
    Pour Arnaud, il y a environ 1000 familles en AMAP dans l’agglomération dijonnaise. 1000 familles qui soutiennent volontairement une agriculture bio et locale. Mais ce n’est pas aux citoyens de tout faire! Que font le Conseil Régional, le Conseil Général, les mairies ?

    dijon-ecolo le Mercredi 19 juin 2013 à 21h29

  4. Non, ce n’est effectivement pas au citoyens de tout faire, mais sans les citoyens jamais rien ne sera fait. C’est une nuance qui a son importance

    Arnaud Cuvenatam le Jeudi 20 juin 2013 à 10h19

  5. les pâtures enrichies (fertilisées), les retombées d’azote par les pluies, les lessivages d’engrais et de tas de fumiers, n’en jetez plus, la coupe est pleine !

    Toute cette agriculture productiviste, dopée, sous perfusion et produisant de la daube, yen a marre, faut le dire !

    Quand à l’amende européenne, les exploitants agricoles s’en fichent, ce sont les contribuables qui vont payer…. et qui vont payer aussi en fin d’année le manque à gagner pour les Attila des champs, qui vont exiger des compensations suite aux conditions climatiques catastrophiques de 2013

    soleil vert le Lundi 24 juin 2013 à 23h25