Quand la BD s’engage en politique

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“La grande nouveauté pour le dessinateur de BD, c’est de travailler sur la réalité. Désormais, l’auteur s’ancre dans le concret et va participer aux questionnements de la société”. Mathieu Sapin, bédéiste déjà célèbre, était l’invité du festival dijonnais Clameurs, ce dimanche 9 juin 2013, dans le cadre d’une discussion sur les nouvelles implications du champ politique dans la .

A.Dan occupait l’autre fauteuil. Le dessinateur de Thoreau (Le Père de la Désobéissance civile) se définit plus volontiers comme un auteur engagé ; à la manière des Enki Bilal (Partie de Chasse) ou Tardi (Ici même ou C’était la Guerre des Tranchées). Son implication va jusqu’à avoir “participé à l’effort de guerre” des faucheurs volontaires en collaborant à l’ouvrage retraçant leur combat.

A l’aube de 2013, la bande-dessinée reportage – ou documentaire – est devenue un genre très en vogue . L’idée est pourtant née bien plus tôt, dans les années 1990. Il lui aura fallu près de vingt ans pour s’imposer enfin comme un médium à la rencontre des mondes artistique, politique et journalistique.

“Je suis entré dans les coulisses, j’ai observé”

Illustration Mathieu Sapin - Blog Libération "Journal de campagne"

Illustration Mathieu Sapin – Blog Libération “Journal de campagne”

Venu présenter Journal d’un journal sur les coulisses de Libération et , Mathieu Sapin se souvient : “On m’a proposé de suivre les équipes de Libération dans leur quotidien. De fil en aiguille, je me suis intéressé de près à la campagne de François Hollande en 2012. Moi, je ne connaissais strictement rien à la politique. J’ai été accrédité comme un journaliste et j’ai pu assister à tout ce que la communication avait préparé. Une histoire qu’elle essayait d’écrire, des thèmes qu’elle tentait d’imposer, une dynamique à l’épreuve du regard des Français. Et puis, je suis entré dans les coulisses, j’ai observé. Les pétages de plombs, les blagues, le côté absurde de la campagne, les ratés de cette grosse machine.”

Celui qui a suivi une année de philosophie sur les bancs de la faculté de Dijon a tout de suite vu l’avantage de son métier : “La bande-dessinée permet une vraie souplesse technique. J’observais sans appareil photo, sans caméra, rapidement on m’oubliait. Dans la retranscription je me suis senti libre d’intégrer des légendes, d’intercaler des anecdotes de café du commerce, de donner la parole à Monsieur tout le monde.”

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Cependant, Mathieu Sapin ne se sent pas l’âme d’un auteur engagé. “Cela voudrait dire prendre des positions fortes sur le réel et tenter de convaincre les autres de mes idées, je ne suis pas à l’aise avec cela”. D’ailleurs, il se sent plutôt l’âme d’un documentariste que d’un reporter : “Je me suis contenté de décrire le réel.” Ce qui ne l’empêche pas d’accepter de partir à l’aventure.

La chaîne franco-allemande Arte l’a envoyé deux mois en Azerbaïdjan aux côtés de Gérard Depardieu (deux mois avant qu’il ne fasse scandale) : “un personnage complètement paradoxal”, note-t-il. Le road-movie est filmé dans les plaines désertiques du Caucase à la découverte d’un des chefs-d’œuvre illustré d’Alexandre Dumas “Voyage dans le Caucase”.

L’autocensure, symptomatique

“Je suis un révolutionnaire de salon”. A.Dan aime quant à lui s’informer de ce qui remue la société, se questionne comme Henry Thoreau dont il retrace la vie dans son album. Alors forcément, “ça transpire un peu quand on écrit un livre”, lâche-t-il, débonnaire. A travers ses fictions, il relaie des combats. Si celui de Thoreau contre l’esclavage et le système politique du XIXe siècle n’est plus d’actualité, il a en revanche été remplacé par celui des Indignés. “Indignados, lecteurs de Hessel, 99%, Occupy…” La désobéissance civile est de retour.

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Pour Dominique * sans sulfites. A.Dan en séance dédicace de la bande-dessinée Thoreau

S’il n’est pas sur le terrain faux et serpe à la main, comme les faucheurs volontaires en lutte qu’il a accompagnés de son coup de crayon, A.Dan n’en est pas moins un homme de convictions. “Pour moi, faire de la politique, ce n’est pas l’appartenance à un parti politique, c’est plutôt s’intéresser à la gestion de la vie commune, du vivre ensemble.”

L’auteur s’est par exemple attardé sur les événements d’Algérie avec Laurent Galandon, co-auteur de Tayel Djezaïr (Vive l’Algérie). “Nous avons pris parti à travers une fiction contre cette guerre menée par De Gaulle”. Le synopsis, c’est l’histoire d’un instituteur français qui à travers son amour pour une algérienne soutient le Front de libération nationale (FLN) – un destin suivi par de nombreux Français de l’époque, un fait méconnu et mal accepté. Mais pas de quoi craindre les foudres de la censure.

“Dans notre pays, la censure est très relative, par contre, ce qui m’inquiète beaucoup, c’est l’auto-censure. C’est symptomatique de notre époque. On a peur du qu’en-dira-t-on”. Consensus ou autocensure, la frontière est fine. Une réflexion qui évoque à Mathieu Sapin une anecdote : “Lorsque j’ai fait relire Journal d’un journal à un membre de Libé, il m’a averti : Si j’étais toi j’enlèverais ce passage sur Nicolas Demorand, sinon ça ne va pas passer du tout. Trop tard, il avait déjà un exemplaire entre les mains qu’il m’a rendu après un affreux week-end rempli de doutes. ‘Super’, m’a-t-il répondu.”

Frilosité caractéristique du monde de l’édition ? “Je dois partir sur un reportage en Amazonie sur les gorilles. L’éditeur voulait connaître le synopsis jusqu’à la fin pour être certain de son coup…” Malheureusement, la réalité ne s’invente pas.

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