Lib de l’U : au revoir, mais pas adieu

Photo Jonas Jacquel

Photo Jonas Jacquel

Un silence pesant règne dans les rayons de la Lib de l’U. Incontestablement, une institution. Au rez-de-chaussée s’élève une clameur, longue, très longue. Celle des applaudissements. balaye de ses yeux rougis par l’émotion le hall de la librairie de la rue de la Liberté.

Plusieurs dizaines de clients sont là, comme à la grande époque. Là pour dire un dernier au revoir au lieu qui a drainé des générations d’étudiants ou de passionnés de lecture, aux librairies qui ont fait vivre jusqu’au bout les 1 500 m2 de l’établissement. Comme 23 autres librairies Chapitre en France, celle de Dijon a fermé une dernière fois ses portes, lundi 10 février 2014. Mais il ne s’agit que d’un au revoir…

La fin d’un Chapitre

C’est l’épilogue d’un long combat, d’une longue histoire pleine de rebondissements. Mais aussi un soulagement. Car depuis plusieurs mois, les salariés de la librairie vivaient avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Le réseau de 57 librairies, appartenant au groupe Actissia, avait été placé en liquidation judiciaire le 2 décembre, mais autorisé à poursuivre son activité jusqu’à ce lundi. Date à laquelle le tribunal de commerce de Paris a validé la reprise de 34 établissements, laissant Dijon sur le carreau.

“Il fallait que cela s’arrête”, assure Marie Grandchamp, directrice de la librairie. “Nous avions un pauvre approvisionnement depuis un moment, nous ne pouvions plus satisfaire nos clients même si nous étions entièrement à leur service”. Son téléphone sonne, elle s’interrompt. Un prestataire veut savoir comment récupérer ses ouvrages. Une nouvelle fois, elle détaille la procédure. “Je me rends compte que personne ne sait ce qu’est un redressement, une liquidation judiciaire ou un dépôt de bilan”.

Impossibilité de passer des commandes, aucune nouveauté au mois de janvier, certains rayons sont même bloqués, car vides. Alors, voir cette foule a quelque peu ému la directrice. “Je me crois revenu dans les années 80, lorsque nous demandions aux clients de prendre leur temps, car l’attente aux caisses était trop importante”. À 54 ans, voilà près de 24 ans qu’elle était dans cette enseigne, d’abord en tant que librairie puis avec la casquette de directrice.

Alors, quand elle en parle, Marie Grandchamp le fait avec retenue, discrétion, émotion. “C’est un lieu emblématique, institutionnel. Pour preuve, son nom a été donné par les clients”. Revers de la médaille, le magasin a “trainé derrière lui une réputation d’enseigne plus chère que les autres alors que bien souvent c’était l’inverse”.

Une institution à la veille de ses soixante ans

Quelques jours auparavant, au premier étage de la librairie, l’ambiance était bien morose. Deux libraires discutent, font des plans sur la comète. Leur emploi, ils le savent, c’est désormais inéluctable, ils vont le perdre. Mais ils se prennent à rêver d’un nouvel avenir pour cet écrin de plus de 1 500 m2. “Pourquoi pas une grande galerie commerçantes, sur trois niveaux ?”, s’interroge Fabrice. Dans tous les cas, il faudra engager des travaux, si les locaux trouvent de repreneurs.

L’histoire de la librairie débute en 1964 lorsque Jacques Bazin transfère sa petite boutique de la rue du Chapeau Rouge vers la rue de la Liberté. Il s’agit alors d’une librairie certes, mais agrémentée d’un gros rayon jouet. Doucement, elle prospère en rachetant les surfaces adjacentes. Elle s’adapte aux marchés : abandonne les jouets, s’essaye aux disques jusqu’en 1998. Dans un couloir réservé au personnel, il est même possible de voir l’ancien encadrement de la fenêtre qui devait initialement donner sur une impasse, aujourd’hui bouchée.

Aujourd’hui, le loyer de l’immeuble s’élève à plus de 270 000 euros par an, 7% du chiffre d’affaires. Une charge extrêmement lourde pour ce type d’activité. “Nous sommes entrés en contact avec des repreneurs. Certains d’entre eux étaient très très sérieux”, rappelle Marie Grandchamp. Mais tous ont abandonné, dans la dernière ligne droite. Les raisons ? Le loyer justement ou encore la nécessité de mettre le bâtiment aux normes. Rien que pour l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite, il faut signer un chèque de 600 000 euros.

La vieille librairie de presque cinquante ans aurait peut-être même connu une profonde restructuration. Des architectes et ingénieurs sont en effet passés il y a quelques mois pour mesurer l’étendue des besoins. “La moquette est la même depuis trente ans et les murs n’ont pas vu un coup de peinture depuis plus de dix ans”, note un autre vendeur. Cette problématique, Marie Grandchamp l’a soulevée à plusieurs reprises.

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Quel avenir pour le local ?

Le magasin drainait jusqu’à 1 000 clients par jour. Mais a manqué de moyen pour prospérer et tout simplement pour communiquer. Notamment au moment de l’arrivée des concurrents de la place Grangier, à quelques mètres de là. Alors, même si la fermeture était attendue, elle n’en provoque pas moins un petit séïsme dans le monde du commerce dijonnais.

Et il suffisait de voir le nombre de personnalités présentes sur place lors de la dernière fermeture pour en juger. “Dès jeudi, nous allons à nouveau travailler pour tenter de trouver un repreneur”, pour les locaux, explique Nathalie Koenders, adjointe au maire en charge du commerce. “La préemption, qui permet à la mairie d’acheter un bien en priorité pour le rétrocéder à un commerçant plus tard, est impossible à mettre en place”.

De l’autre côté de la librairie, le candidat UMP aux élections Alain Houpert, rétorque l’inverse. Avec sa carte de fidélité en main, il explique avoir mis ce système en place dans sa commune de Salives. “Il n’y a même plus de salon du livre à Dijon”, déplore-t-il avant de citer l’exemple de La-Charité-sur-Loire et ses neuf librairies – raison pour laquelle la ville a certainement hérité du surnom de ‘ville du livre’.

Je n’ai pas envie de fermer les portes tout de suite

Au-dessus de toutes querelles politiques, les 23 salariés ont souhaité tourner la page, pudiquement et simplement. Un à un, ils citeront leur nom. L’émotion se lit sur certains visages. À leurs pieds, les clients applaudissent, très longuement. Un temps, un projet de reprise en Scop a été évoqué avant d’avorter. La plupart veulent faire le deuil de cette histoire, d’autres profiteront d’une retraite anticipée.

“Nous fermerons à 19h, comme d’habitude”, lance la directrice sous les “bravo” et “merci”. En grosses lettres sur les portes coulissantes un “Au revoir”. “Pas un adieu”, souhaite Marie Grandchamp. “Je n’ai pas envie de fermer les portes tout de suite”.

Les commentaires sont clos.

  1. C’est très triste tout ça, et il est vrai que cette librairie était une référence incontournable pour tous les dijonnais…C’est la même chose pour la librairie Chapitre de la place Bellecour à Lyon…
    Bravo pour l’article!

    Jauffret Chantal le mardi 11 février 2014 à 20h13

  2. Le Monde Nouveau évoluera dans la douleur mais dans l’innovation. Fini le livre papier consommable luxueux -avec date de péremption ! Place à l’e-book et aux livres de Poche ! Place aux livres pour tous ! Qui va mettre, demain, 19,95 € dans un bouquin du terroir complètement illisible en dehors de sa région d’origine ? Par contre, hier, je relisais un roman découvert lors de mes 17 ans : “Les Années d’illusion” – Archibald Joseph Cronin – Le Livre de Poche n° 198 – 243 pages – 5 €… Une très belle histoire à prix démocratique.

    Nicolas SYLVAIN le mercredi 12 février 2014 à 18h32

  3. La Charité-sur-Loire est “ville du livre” parce que la municipalité a souhaité, comme à Cuisery ou Bescherelle, mettre en place une politique culturelle construite autour d’une identité forte. Ce n’est pas l’effet d’un quelconque “hasard” mais un concept de communication.
    @Nicolas Sylvain : c’est quoi, cette curieuse charge contre les romans de terroir ? C’est un genre qui à son public, même si je n’en fais pas partie. Et lire un livre n’empêche pas d’en lire d’autres : de Cronin, pourquoi pas.
    Et puis dites vous bien une chose : le “prix démocratique”, c’est le prix qui ne rémunère pas ses auteurs. C’est ça aussi, le livre pour tous. Quel travail accepteriez-vous de faire sans être payé ?

    Anne le lundi 17 février 2014 à 20h21