I AM : “On est rentrés dans les moeurs, mais pas dans ceux du service public !”

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Vous avez dansé le Mia en 1994 ? Il est fort à parier que les quadragénaires et trentenaires d’aujourd’hui se souviennent encore de leur premier concert d’IAM à Dijon. C’était au Forum pour l’Open du Rock au tout début des années 1990 au moment de la sortie de De la planète Mars puis en 1998 pour défendre L’école du micro d’argent.

venait représenter les couleurs de Marseille avec un rap “conscient”, des rimes intelligentes. Les plus jeunes avaient tout juste 13 ou 14 ans, ils étaient trop fiers d’être là. En 1998, toute la France connaissait les paroles pour les avoir entendues en boucle à la radio. C’étaient les années où on pensait vaincre le racisme et la violence. Les années où tout le monde y croyait encore.

Le hip hop était une des cultures de référence, chaque jeune s’affiliait à une tribu dans laquelle il se sentait bien, dans laquelle il pensait qu’il apprendrait la vie d’adulte. C’était porteur de valeurs, positif, sérieux. Toute une génération a cru en cette construction “par” les jeunes, “pour” les jeunes, galvanisés par les textes de rappeurs à l’analyse sociétale fine et corrosive. Mais ça, c’était… avant ?

Pas sûr. Shurik’n, membre du groupe IAM, en concert le 21 février 2014 au Zénith de Dijon ne s’avoue pas vaincu. Les temps ont changé, mais l’objectif reste le même : chroniquer une société dont la cohésion bat de l’aile. Interview.

1. Les raisons de la colère

À force d’entendre qu’on était bons à rien
Beaucoup ont fini par le croire
Quoi ? Pourquoi je sers les dents ?
,Mais qu’est ce que tu veux que je fasse d’autre ?

Vous signez une chanson intitulée “Les raisons de la colère”, vous situez-vous dans la lignée des Indignés de Stéphane Hessel ?

Oui complètement, nous sommes à l’écoute de l’époque. Et cette question est à la base de l’humain : “Comment l’Homme traite l’Homme”. Les rapports humains se détériorent et sont à l’origine de beaucoup d’incompréhensions. D’ignorance aussi. C’est un climat relativement lourd dont on a l’impression qu’il se dégrade de jour en jour.

En tant qu’ex-gamins des quartiers de Marseille devenus adulte, qu’est-ce qui peut provoquer cette colère ?

On a exactement les mêmes incertitudes que tous les parents qui laisseront des enfants sur cette planète. Parmi les points d’interrogation : la banalisation des extrêmes, un certain laxisme sur le respect d’autrui. En effet, ce qui concerne l’humain nous préoccupe – moi la politique, ce n’est pas de la désillusion, mais au bout d’un moment… les réactions me déçoivent. Des choses complètement anodines provoquent l’ire de l’opinion publique et d’autres bien plus graves, dans le même temps, ne provoquent absolument rien…

Vous parlez faits divers et politique. Alors toutes ces années d’engagement, ça n’a donc pas porté le fruit espéré ?

Oui, je crois que les choses n’évoluent pas comme on l’espérait. Par manque de prise de conscience. Aujourd’hui, on en arrive à resserrer les liens et à se concentrer sur l’essentiel. Si changement il doit y avoir, il doit se passer au niveau cellulaire.

Notre responsabilité est de changer nous-mêmes. Je crois que le rapport que nos enfants auront à l’autre plus tard dépend de ce que nous, on va leur enseigner, la façon dont on va les éduquer, de ce que l’on va leur laisser. Et quand je vois aujourd’hui vers quel type de société on les dirige, vers un type de société plus basée sur l’emballage que sur le contenu…

2. I AM et son public 7-57 ans

Comment ça commence ? Ah ouais
On était des petits ordinaires, des gosses tranquilles
On nous a vendu la fiche d’une vie rose en kit
On a vu les élus et leur clique tremper dans les mics-macs
Et des jeunes manger 1 an pour un fric frac
Les plats de la maison chassés par des big mac
Et des frangines se vendre pour un it bag
Le prisme de la vie déforme et enlaidit le décor
Les épaules abîmées à force d’enfoncer les portes

Connaissez-vous votre public aujourd’hui ?

On a la chance d’avoir un public très fidèle, très loyal. Et qui est devenu très multigénérationnel. Je le vois sur scène. Vraiment toutes les générations sont représentées, toutes les couches sociales, mais ça, ça a toujours été. Avec le temps, forcément, il y a une génération de plus.

Donc votre rap est rentré dans les mœurs ?

C’est vrai, mais en tous cas, on n’est toujours pas rentrés dans les mœurs du service public, alors que même cette culture et cette musique est l’art le plus pratiqué depuis quelques années.

Et le plus au contact des gens ?

Oui, d’ailleurs, ça pourrait passer pour la négation culturelle de trois ou quatre générations.

3. Il y a “rap et “rap”

Au sport c’est violent
Les comptes sont violents
Tu veux que le rap sonne comment?
Le globe est violent quand c’est la bourse qui commande
Et l’‘actu l’est aussi selon qui la commente

Le Hip Hop que vous défendiez dans les années 1990 portait des valeurs constructives…

Le rap comporte de nombreuses facettes. On est issus de cette époque où le rap dominant, très médiatisé, c’était celui qui s’attachait à avoir du fond, à prendre position. Il y avait les Stop the Violence Movement, pas mal d’événements étaient organisés à ce niveau-là. C’était que du positif. Et nous on a gardé complètement cet esprit-là. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui, on continue à faire un rap axé autour de l’écriture, du choix du thème.

Quels artistes considérez-vous comme vos héritiers ?

Des artistes dans lesquels on se retrouve plus, portés sur l’écriture, avec la volonté de développer le fond. Des gens comme Oxmo Puccino, comme 1.9.9.5, Médine, Youssoupha, Kéry James.

Cette culture est-elle en train de se perdre ?

Non, je ne crois pas. Le hip hop s’est diversifié, à l’image du rap. Comme on dit toujours, il n’y a plus ‘un’ rap, il y a ‘des’ rap. Et cela ne concerne pas seulement les prod’s (les musiques qui portent le texte, ndlr.), mais aussi l’état d’esprit dans lequel il est écrit. En ce sens, on reste l’ancienne école, on le revendique pleinement. Peut-être la nouvelle génération est-elle moins préoccupée par ces valeurs dans lesquelles nous, on se reconnait – qui sont celles d’un certain style de rap. Aujourd’hui, les jeunes rappeurs ne se revendiquent pas forcément de la culture hip hop. Ils font juste ‘du rap’ et ne sont pas forcément attachés à certains fondamentaux – parfois même ils pensent qu’il n’y en a pas du tout, ils font leur truc, point barre.

Vous restez optimistes quant à la vitalité d’un rap conscient ?

Oui parce qu’il y a un retour de ce style de rap là. Il y a une demande manifeste. Même si les médias persistent à ne pas vouloir en parler alors que certains artistes de variété avec trois fois moins de ventes arrivent à faire des éditions en prime time, les artistes vendent parfois énormément de disques, comme Orelsan ou Youssoupha.

Comment restez-vous au contact de “la rue”, cet univers artistique qui se veut très proche des gens ?

On pratique tous les jours, on est sur la route tous les jours, on fait quatre concerts par semaine. On rencontre du monde, on fait des featurings, on reste au contact et on en écoute. On aime bien travailler avec des groupes avec qui on a des affinités comme la Fonky Family, les derniers en date, c’étaient les Psy4 de la Rime.

4. On est des gens normaux

” Bonjour madame, n’ayez pas peur, non, je ne suis pas dangereux
Je vous tiens la porte c’est tout, c’est pas à votre sac que j’en veux ”
C’est qu’un “bonjour”, ça ne vous coutera pas 1 €
Allez fouillez votre cœur, y a encore peut-être quelques mercis
Je vous jure c’est pas de ma faute si tout le pays par en vrille
Je suis là par manque de chance, la vie a ses sombres héros
Comme une ombre au tableau, je croise des routes sans jamais laisser de trace

Quel est l’état des lieux autour de vous ?

Certains organismes se portent trop bien, comme les Restos du Coeur, comme la Fondation l’Abbé Pierre avec qui on a travaillé récemment, je trouve que c’est très mauvais signe. De plus en plus de foyers ne s’en sortent pas. On le voit assez clairement autour de nous. On fréquente des personnes d’un certain âge, qui ne font pas du tout de la musique, qui ont des vies normales, et qui se disent les mêmes choses.

Vous sentez-vous encore proches des jeunes générations ?

De par notre musique, je pense que de facto, nous sommes proches des jeunes. En plus de cela, l’écart entre les générations diminue : entre moi et mon gamin de douze ans, la différence est moins énorme que celui qui existait entre moi et mon père, par exemple. Deux ou trois générations continuent à écouter la même musique, à porter les mêmes fringues.

Vous sentez-vous une responsabilité d’éducateurs vis-à-vis d’elles ?

On n’a jamais eu une vision de notre fonction qui soit celle de l’éducateur social. Des éducateurs, il en existe, et eux ont vraiment besoin d’aide. Ils sont vraiment sur le terrain tous les jours. Nous, on n’a pas vraiment la prétention d’éduquer. En dehors de la musique, nous avons des vies très normales, des enfants qui vont à l’école, des courses à faire. On est soumis aux mêmes pressions que tout le monde finalement. Le choix de nos thèmes et de nos sujets font que beaucoup de gens s’y retrouvent.

Quel regard portez-vous sur l’info aujourd’hui ?

Je regarde pas mal les infos, avec du recul. Je trouve qu’elle n’est pas toujours là où il faudrait. Pas rassembleuse. Elle donne de l’importance à des événements qui devraient ne pas en avoir. En tant que rappeurs, on n’est pas un relai de l’information, on donne un angle différent.

Les commentaires sont clos.

  1. Belle interview de l’un des groupes phare de cette musique du ressentiment

    Dijon Autrement le vendredi 21 février 2014 à 17h21

  2. Suis fière d’ Iam,mais l’ennuis c’est que suis connecter 100% Marseillais et j’arrive plus à voir ailleurs que vais je devenir sans iam ? Franchement suis déjà nostalgique aidez moi svp.

    soumah Aboubakar le jeudi 6 mars 2014 à 19h06