Doit-on vraiment se “méfier” de la Chine ?

Photo Jonas Jacquel

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“Il faut tendre la main aux Chinois qui viennent regarder les vignes, accueillez-les, donnez de la substance à la relation…” C’est ainsi que se terminait magistralement, l’exposé du sinologue et politologue français Jean-Luc Domenach. Faire un geste d’humanité envers la population d’une puissance qui nourrit tous les fantasmes en Occident, voilà ce à quoi incitait le spécialiste, dans l’amphithéâtre de Science Po Dijon, lundi 13 janvier 2014 dernier.

“Doit-on se méfier des Chinois ? Je pense qu’en posant la question ainsi, on prend en effet le problème complètement à l’envers.” Jérôme Gallo, directeur de la School of Wine & Spirits Business à l’Ecole supérieure de commerce de Dijon, reçoit chaque année depuis dix ans de nouveaux étudiants chinois dans sa classe, spécialiste des questions géopolitiques et commerciales, il a accepté de croiser sa réflexion sur l’épineuse question de la puissance chinoise, pour Le Miroir.

“Ils voient l’Europe comme une Chine ratée”

Installé depuis longtemps sur le sol chinois, Jean-Luc Domenach a transformé durant sa conférence les regards sur la supposée menace asiatique. “La Chine est-elle une grande puissance ? Je pense que c’est un grand pays”, la nuance est fine et fondamentale. Interrogé il y a deux jours sur France Inter à propos du premier rapprochement sino-français par Charles De Gaulle il y a cinquante ans, l’expert apporte au Français un soupçon de sinophilie qui lui manquait.

Et Jérôme Gallo n’hésite pas à lui emboîter le pas, quitte à être à contre-courant de l’opinion : “A mon sens, la question de la Chine, pose directement la question de la France dans la mondialisation. Se méfier des Chinois, c’est un peu regarder la paille dans l’œil du voisin plutôt que la poutre qui est dans le sien. Notre pays, par rapport à tous les critères objectifs, ne devrait même pas pouvoir lutter vis-à-vis d’un tel pays ! On devrait renforcer nos atouts et ne pas se laisser concurrencer de toutes parts. Les Français doivent d’abord et surtout avoir peur d’eux-mêmes – et de leur manque de capacité depuis 30 ans à recouvrer un lustre politique et économique.

Jean-Luc Domenach connaît d’ailleurs un peu l’image qu’ont les Chinois de nous : “Ils nous voient comme une Chine ratée. Ils ne comprennent pas que l’on ne défende plus nerveusement notre capital. Les Chinois sont très présents dans les couloirs de l’Union européenne afin que leurs produits puisent circuler au maximum. A-t-on les moyens de se défendre ? La politique d’Angela Merkel a été la suivante : surveiller de très près le commerce chinois grâce à une politique de renseignement qui s’est en fait relâchée par la suite”.

Conflits sociaux : une menace confirmée

Si les médias ont longtemps montré la Chine comme un rouleau compresseur économique, son chemin est pourtant chaotique : “L’unité chinoise est-elle durable? Je ne sais pas”, réagit Jean-Luc Domenach, entre sincérité et provocation.”Où vont-ils, quel est leur modèle social ? Quand les femmes joueront-elles le rôle social qu’elles veulent jouer ? La Chine, c’est un grand destin, un grand problème. Elle est poussée par sa croissance à devenir une grande puissance, mais sera-t-elle capable de l’assumer ? Je dirais que la Chine a un destin’ complexe’ plutôt qu’un ‘grand destin’.”

“Le rapport Ramsès identifiait il y a 10 ans déjà comme risque fort, le risque social”, se souvient Jérôme Gallo. “Le message était : la première contrainte sur le fait qu’ils puissent tenir sur des taux de croissance si élevés, c’est la manière dont le système politique doit réussir à maintenir son joug sur la société. Ces craquements là se confirment année après année, à tel point d’ailleurs que cela provoque une augmentation sensible du taux de salaires – les revendications salariales sont très importantes.”

Il ajoute : “Autre fragilité, quand la crise a frappé, les Chinois l’ont subie également – moins de commandes. Nombre de gens qui avaient migré depuis les campagnes vers les villes ne trouvaient plus de travail dans les usines, ce qui a engendré un chômage massif. Quand la population se concentre en périphérie des villes en étant parfaitement déracinée, cela produit des mouvements sociaux assez nombreux – d’ailleurs seulement une toute petite partie arrive sur nos images car le système d’informations est relativement verrouillé.”

Le “risque chinois”

Photo Jonas Jacquel

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“Enfin, Il y a un dernier risque qui s’est ajouté à celui-ci, c’est la nécessaire satisfaction pour les Chinois des revendications pour une vie meilleure et l’accès aux ressources naturelles. Les Chinois, de mon point de vue, sont allés en Afrique trouver ces ressources – ils l’ont d’ailleurs fait très intelligemment, de manière plus volontaire et précautionneuse que nous. Les tensions sur les matières premières sont extrêmement visibles depuis deux ou trois ans lorsqu’on voit l’explosion du prix, de l’aluminium, d’un certain nombre de matières premières. On est en train de redécouvrir que nos ressources naturelles sont rares”, note Jérôme Gallo.

Si l’économie chinoise sursaute, qui en pâtirait ? “3800 milliards de dollars, les réserves de change chinoises financent pour moitié l’appétit des consommateurs américains. Un choc économique sur la Chine pourrait engendrer un repli de l’épargne chinoise vers le marché domestique, et ferait courir un risque énorme sur la première économie mondiale, avec un effet domino que l’on peut imaginer sur l’Europe. La France investit à hauteur de 10% seulement en Chine. Un certain nombre d’entreprises chinoises entrent dans le capital de sociétés françaises, mais ce ne sont pas des mouvements très visibles donc il est difficile de répondre.”

De toutes façons, les relations internationales ne sont pas forcément le fort des Chinois : “Je crois que les Chinois ont été brillants pour s’inspirer et étudier les techniques de production”, dit Jean-Luc Domenach, franco. A l’époque, c’étaient comme des fourmis, mais ils bossaient. Aujourd’hui, ils construisent des Airbus aussi bien que nous. Mais jusqu’où pourront ils remonter la corde à nœuds des technologies ? Leur politique en Afrique a connu un démarrage extraordinaire mais il ne décolle pas. Pourquoi ? Ils ont un problème de langue. De même, ils “mendient” des informations sur l’Irak pour comprendre les problèmes entre Sunnites et Chiites. Mener une politique mondiale, ce n’est pas simple ! La Chine est arrivée très vite au pouvoir, le président chinois ne comprenait pas tout.”

Les Chinois ont-ils les mêmes ambitions que les Occidentaux ? “La Chine a-t-elle vocation à gouverner le monde ?”, se demande le professeur d’ESC. “D’après mes lectures, il n’est pas avéré que la Chine – deuxième puissance mondiale derrière les États-Unis sur le critère du PIB –  ait vocation à dominer le monde dans le sens où les Américains dirigent le monde typiquement depuis la fin de la seconde guerre mondiale à la fois économiquement et militairement – en général les deux vont de paire.”

La Chine, un vivier de dirigeants ?

Jean-Luc Domenach reprécise : “L’économie soviétisée est devenue une économie mixte. Un contrat implicite a été passé entre le communisme et le capitalisme. Les très grandes entreprises d’État ont été privatisées et sont au service des descendants de Princes, contrôlées par la force publique et politique et par une élite qui contrôle l’économie.”

Jérôme Gallo perçoit cet aspect élitiste, mais pas arrogant : “Les étudiants chinois que l’on reçoit en France – il existe une immigration très forte pour faire des études ici – sont des jeunes dont les parents ont la capacité de payer une moyenne de 10 000 euros pour les études, plus le fait d’assurer 500 euros par mois. 15 000 euros, comparé au salaire moyen cela doit être monstrueux. Ce que je sais de ces étudiants, c’est qu’ils n’ont pas vocation à être meilleurs intellectuellement. Mais il y a un niveau d’acceptation de l’effort probablement supérieur à ce que l’on peut trouver dans d’autres pays.”

Un atout imparable qui masque tout de même des faiblesses : “Il a une relation à l’autorité managériale bien plus forte que ce que l’on trouve en Europe – sans mobiliser la génération Y qui rencontre un réel problème avec ce qui représente l’autorité. L’avantage pour le manager, c’est qu’il a un pouvoir assez important sur ses collaborateurs, le gros inconvénient c’est que leur mode de travail est encore largement axé sur la reproduction et le mimétisme, il y a peu de créativité.”

La Chine, un pays où il fait bon vivre ?

“Quant à ses projets futurs, la Chine travaille à une grande réforme de l’usage du sol. Elle le divise en trois tranches : le sol de meilleur qualité est gardé pour une agriculture de machines sur le modèle des sovkozes et du farming américain – il va sans dire que les paysans seront expulsés de leurs terres. Un tiers sera classé réserve écologique préservée – personne n’y touchera. Et le dernier tiers aura des allures de paysage touristique pour des centaines et des centaines de milliers de gens. Cela se “négocie” en ce moment province par province et je peux vous dire que ça barde”, commente Jean-Luc Domenach.

“Selon les critères que l’on se donne – le PIB – ils seront la première économie mondiale dans 10 ans”, estime Jérôme Gallo. “En même temps, c’est un indicateur très fortement porté par les effets de masse, les effets de structure. Lorsqu’il est divisé par le nombre d’habitants, ce n’est plus du tout la même chose. Parce que c’est un “grand pays” – à échelle d’un continent (1,3 milliards de personnes), la production de richesses par habitant en fait un pays réellement émergeant et beaucoup moins spectaculaire. En Chine, 400 millions de personnes vivent sur des standards de vie comparables aux nôtres – on oublie juste de dire que 900 millions de personnes vivent encore – notamment dans les campagnes – dans des conditions peu différentes de celles dans lesquelles ils vivaient il y a 20 ans.”

“La Chine est rarement une destination dans laquelle les gens souhaitent s’implanter. Nos étudiants chinois se voient bien rester un ou deux ans de plus, l’inverse est très rare. Je pense que c’est lié au niveau de vie. Nos étudiants français, quand ils partent en Chine découvrent le bonheur de vivre en France.”

Les commentaires sont clos.

  1. Le havaniteux plagiaire local du plasticien Adam Chang ne donne pas l’exemple, hélas!

    Dijon Autrement le mercredi 29 janvier 2014 à 8h59

  2. Intéressant article car il ne peut laisser indifférent. Cependant, bien des affirmations pourraient être contredites…Et de nombreux aspects passés sous silence. Mais le sujet est colossal ! Si les étudiants français, à vous en croire, ont quelques difficultés à s’adapter en Chine, je connais nombre de jeunes Français installés en Chine, et qui n’envisagent surtout pas de revenir dans un petit pays prétentieux, rongé par les discordes, accroché à de prétendues traditions, voué à devenir la Grèce moderne par rapport à celle du Vème siècle avant notre ère !

    andorcet le jeudi 30 janvier 2014 à 10h02

  3. sujet fondamental traité façon café du commerce, avec un minimum de recherche et des phrases où il manque des mots. dommage

    Ked Orsay le samedi 1 février 2014 à 14h05