Pierre-Antoine Kern (Medef) : “La société est prête à accepter des réformes courageuses”

Pierre-Antoine Kern, président du Medef de Côte-d'Or | Photo Jonas Jacquel

Pierre-Antoine Kern, président du Medef de Côte-d'Or | Photo Jonas Jacquel

Le Président de la République donne le coup d’envoi du mardi 21 janvier 2014 à l’Élysée. Il recevra les acteurs économiques et sociaux afin de préparer les différents chantiers de ce long processus qui s’achèvera par l’engagement de la responsabilité du gouvernement devant l’Assemblée nationale.

Dans la majorité même, la pilule a du mal à passer. C’est en tout cas ce qu’a laissé entendre Kheira Bouziane, la députée PS de la troisième circonscription de Côte-d’Or lors de ses vœux. Elle a assuré qu’elle serait très vigilante sur la mise en place de ce pacte. Même son de cloche du côté de Thierry Lepaon, le secrétaire général de la CGT. Il critique très durement le pacte, inspiré, selon lui, par le Medef : “On a le sentiment que le Premier ministre, c’est Pierre Gattaz [le président du Medef, ndlr]“, lance-t-il.

Alors, nous sommes allés directement poser la question au patron des patrons locaux, . Résolument optimiste, le président du Medef de Côte-d’Or voit en ce pacte un bon signe pour l’économie et même, pour l’avenir du pays.

En mettant l’accent sur son pacte de responsabilité, François Hollande, lors de ses vœux a surpris jusque dans son propre camp. Comment avez-vous accueilli cette mesure qui ne vous était pas réellement inconnue ?

J’ai été très satisfait. Lors des vœux puis lors de sa conférence de presse, d’une manière extrêmement claire, François Hollande a acté le problème des entreprises françaises. À savoir le manque de marges en raison de l’importance des prélèvements obligatoires. Avec la conséquence que cela peut avoir sur l’activité et l’emploi. Il a fallu un travail considérable en amont, notamment du Medef, pour insuffler cette prise de conscience de la classe politique. Le fait d’engager une baisse de la fiscalité par le transfert de la branche famille qui pèse pour trente à trente-cinq milliards est aussi une bonne chose. La France était le seul pays à faire reposer son dispositif sur les entreprises et non sur la solidarité nationale. J’ai en revanche été douché lorsque j’ai compris que les vingt milliards accordés au titre du CICE seraient retranchés. C’est dommage, il faut aller plus loin.

À plusieurs reprises, le président du Medef a expliqué avoir “emmené sur un plateau” ce pacte. Est-ce une position que vous partagez ?

Nous ne sommes pas les seuls. Les personnes de bon sens ont globalement participé à jeter les bases de ce pacte. Louis Gallois, ancien président d’EADS, l’a dit. Ce n’est pas le grand Satan ; il est même plutôt apprécié du pouvoir. Jacques Attali a lancé quelques pistes aussi, comme tous les sociaux-démocrates d’Europe. Globalement, les gens sensés arrivaient à ce constat. Le président de la République l’a sans doute acté, car le Medef, qui n’était donc pas seul à porter ces revendications, a effectué une grosse campagne de lobbying et de sensibilisation sur ces questions.

Faut-il y voir une réconciliation entre le monde de l’entreprise et la sphère politique ?

D’une certaine manière oui. La société arrive enfin à un degré de maturité plus important. Les politiques commencent à arrêter de flinguer les idées de leurs adversaires.

D’après un sondage Ifop, 73% des Français ne font pas confiance aux entreprises pour créer des emplois en échange des baisses de charges promises par le chef de l’État. Qu’avez-vous à leur répondre ?

Le problème, c’est que les Français ne sont pas bêtes. Voilà quarante ans que le pays vit en déficit. Le bon sens veut que l’on ressente qu’une telle situation n’est pas normale. Le fait que les politiques assurent qu’ils seront plus raisonnables à l’avenir quitte à prendre des mesures impopulaires est nouveau. Chacun attend le passage à l’acte c’est-à-dire le moment où le gouvernement va s’attaquer aux budgets sociaux, des enveloppes très délicates. Des décisions nécessaires pour permettre à la machine de repartir. En effet, il faudra impérativement réduire les déficits et la fiscalité pour permettre d’atteindre un taux de croissance suffisamment important pour que la fiscalité qui sera normale permette d’irriguer notre modèle social.

Qu’entendez-vous par une croissance suffisamment importante ?

Entre 2 et 3%. Si nous restons au stade de la mesurette alors oui il faudra oublier cet objectif. Mais si nous nous donnons tous les moyens, si les chefs d’entreprises y croient alors la population suivra, la confiance reviendra et se traduira en terme d’emploi, d’activité. Pour relancer la croissance, la psychologie est essentielle même si l’ensemble repose sur des faits concrets. À moins de 1,5% de croissance, nous ne créons pas d’emplois.

Le fait le plus concret serait l’embauche d’un million de personnes. Arnaud Montebourg avance lui deux millions. Quel est le chiffre le plus raisonnable ?

Le Medef a parlé d’une ambition. Nous ne prenons pas d’engagement dans le sens juridique du terme. Nous pensons que c’est un seuil qu’il est possible d’atteindre moyennant plusieurs conditions comme la simplification de la flexibilité du travail. Le ministre du Redressement productif est fâché avec les mathématiques. Il souhaite en effet que la France vise le même taux de chômage que celui de l’Allemagne. S’il effectue la comparaison avec l’Allemagne, il est donc d’accord pour réduire de 116 milliards les prélèvements obligatoires ce qui nous permettrait d’atteindre le même taux que nos voisins. Là, nous en sommes loin : trente à trente-cinq milliards.

Pour schématiser, une entreprise est un coureur de fond à qui on a accroché un peu plus de 10 kilos au pied. Chaque kilo représentant une tranche de dix milliards d’euros de prélèvements obligatoires de plus que les concurrents. L’entraîneur, l’État, a bien vu que nous étions en souffrance, il a donc décidé de nous retirer trois kilos. Il en reste sept, mais nous devons quand même faire aussi bien que le coureur Allemand. Il faut être sérieux. Oui nous avons l’ambition de créer un million d’emplois. Ce n’est pas une contrepartie, mais le commencement d’un rééquilibrage. L’État ne fait pas de cadeau aux entreprises. En Europe, ce sont même celles qui contribuent le plus au budget de l’État et de la collectivité.

Alors, où faut-il retirer ces sept kilos pour atteindre l’équilibre ?

Je suis syndicaliste je ne suis pas là pour dicter les choix de l’exécutif. En revanche c’est à moi de lui rappeler qu’il doit réduire les déficits. Nous n’aurons en effet jamais de baisse de la fiscalité sans baisse des dépenses. Le choix des dépenses, c’est le rôle des politiques : UMP et PS devraient prendre ces décisions, définir des priorités pour engager un débat politique intelligent. Mais on peut déjà se douter qu’il faudra se pencher sur les dépenses sociales, donc très sensibles ou encore sur le mille-feuille administratif.

Vous voulez donc dire que vos futures actions sont conditionnées, pour schématiser, par la fusion entre la Bourgogne et la Franche-Comté ?

Ou la suppression des conseils généraux. La superposition des collectivités territoriales coute très cher. À ce jour, personne ne réduit le nombre d’élus, personne ne réduit le nombre de fonctionnaires territoriaux. Avec les communautés de communes et les conseils régionaux, nous arrivons à quelque chose de cohérent. Les compétences régaliennes du conseil général de la Côte-d’Or, à savoir en premier lieu la solidarité, peuvent être assurées par l’État. L’État a tendance à gérer de mieux en mieux ses services, au premier rang desquels, les préfectures. Les hauts fonctionnaires ont à cœur de le faire.

Il est donc dommageable de voir que la réforme des retraites, par exemple, est incomplète puisqu’elle ne touche ni les fonctionnaires ni les régimes spéciaux. Chaque année, l’État, donc le contribuable, remet sur la table trois milliards d’euros pour équilibrer le régime de retraite de la SNCF. Sans parler de la RATP, d’EDF,… Il y a eu un manque de courage clair. Alors que l’opinion publique est prête.

Selon vous, la société est donc en avance ?

Oui. Jusqu’à récemment, nous n’arrivions pas à avancer sur les sujets. Mais doucement, à mesure que les usines ferment, l’opinion publique change. Nous n’avons pas les chefs d’entreprises les plus mauvais et les plus méchants du monde quand même. Alors elle est prête à accepter des réformes courageuses pour peu que les politiques aient le courage de les faire justement. Mais le gouvernement est en train de prendre ce virage. Il reste cependant du chemin. Alors, pourquoi ne pas réformer le droit du travail. Ça ne coute rien si ce n’est du courage politique. Le système français est très protecteur pour les salariés et anxiogène pour les patrons. À l’extrême, en Suisse, il est possible de licencier quelqu’un avec préavis de deux semaines à deux mois selon son ancienneté. Sans livrer de motif.

Et vous souhaitez appliquer ce modèle ici ?

Non pas du tout. En Suisse quelqu’un qui est licencié retrouve du travail, il n’est donc pas inquiet. Au-delà de six mois de chômage, l’État cantonal considère ça comme un cas grave. Les entreprises embauchent facilement, car elles ne sont pas encadrées par des obligations qui ressemblent à celles d’un père de famille. Je suis volontairement provocant, mais l’embauche en France ce n’est pas de la rigolade. C’est très lourd.

Le coût et le droit du travail, les déclarations fortes faites contre le monde de l’économie jouent en faveur d’une montée du chômage. Certains ont parlé de nationalisation temporaire. Des messages extrêmement mal reçus par le monde de l’entreprise. Les séquestrations, dans les autres pays, sont inenvisageables. En voyant ça, les chefs d’entreprises prennent peur.

La faute aux syndicats donc ?

Nous voyons bien que des gens tombent dans l’extrémisme. C’est le cas de la CGT. Je ne dis pas que les discours des autres syndicats sont faciles, mais il y a toujours, même sous-jacente, une envie de faire avancer le système, de trouver des solutions, de discuter en permanence. Bref une vraie logique de dialogue pour déboucher un jour sur un compromis. Impossible avec la CGT par exemple.

Je souhaite adapter le modèle français pour qu’il soit compétitif et puisse enfin accueillir des entreprises étrangères. Le CDI doit par exemple être une proposition normale. La semaine dernière encore, lors d’une séance de recrutement, j’ai reçu trois personnes qui n’avaient connu que des CDD alors qu’ils avaient trente ans. Le fait de leur proposer un CDI était pour eux illusoire.

La Bourgogne est la 5ème région la plus dépendante vis-à-vis des groupes étrangers avec 33% des salariés concernés. Dijon encore un peu plus. Faut-il donc craindre de nouvelles fermetures dans les mois à venir ?

Le Grand Dijon est une zone sensible. Il faut faire très attention aux messages envoyés, au niveau local. Je pense au versement transport que les chefs d’entreprise n’ont pas encore compris. Aussi bien au niveau du montant qu’au niveau de la manière dont cela a été fait. Pour les dirigeants étrangers, l’augmentation de 300 000 euros du versement transport aura pour conséquence d’amener le tramway à leur porte. Il faut arrêter de considérer l’entreprise comme un tiroir-caisse, car ce sont elles qui irriguent l’économie.

Les commentaires sont clos.

  1. Kern: Ferme la!!

    Didier le mardi 21 janvier 2014 à 9h47

  2. Il faut tout de même avoir un certain aplomb pour oser dire, quand le chômage dépasse les 10% et qu’il devient de plus en plus difficile d’obtenir un CDI, ou même un CDD de plus de 6 mois : “Le système français est très protecteur pour les salariés et anxiogène pour les patrons.”
    On croit rêver… (ou cauchemarder)

    Stéphanie le mercredi 22 janvier 2014 à 16h08

  3. Môsieur Ker…atine est un triste sire

    Dijon Autrement le jeudi 23 janvier 2014 à 14h29

  4. L’Etat doit arrêter de financer les syndicats, c’est une aberration et un non sens. Peut être, alors, adopteront ils un comportement responsable et auront un positionnement qui défendra réellement le travail (et non une caste de salariés seulement). Introduisons également des notions de gestion et de management aux enfants, dès leur plus jeune scolarité, afin que chacun maîtrise les bases d’une saine économie. Rejeter employés et employeurs, l’un contre l’autre, est une hérésie, un leurre fabriqué de toute pièce par des groupes syndicaux voulant régner tranquillement sur un système financier re distributeur très (trop) généreux

    scol le vendredi 2 mai 2014 à 8h55