Guerre des livres : Première défaite en Amazonie

Photo Marion Chevassus

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La bataille de la quenelle fait rage… Et pendant ce temps. Les librairies indépendantes françaises remportent une victoire silencieuse et symbolique sur le géant américain de la vente de livres en ligne, . Le parlement a voté une loi corrigeant l’avantage concurrentiel dont bénéficiait la plate-forme industrielle d’e-commerce.

Un signe d’espoir et de soutien des élus pour le commerce de proximité, au moment où trois librairies bourguignonnes, affiliées au groupe Chapitre, lancent un SOS (Lire ici notre article).

Seulement voilà, la disposition, déjà qualifiée de “anti-Amazon”, soulève une nouvelle fois la question cruciale du jeu concurrentiel en France.

Une création d’emploi chez Amazon en détruit six en librairie

“Dorénavant les livres seront moins chers en librairie, c’est un message important pour le consommateur.” est libraire à Nevers, mais également conseiller régional (Europe-Ecologie Les Verts) de la Bourgogne. Il s’est élevé contre les aides régionales à l’entreprise installée depuis 2012 à Chalon-sur-Saône.

En effet, l’entreprise est soupçonnée de fraude fiscale via l’optimisation qu’elle pratique. En novembre 2013, le fisc français a réclamé près de 200 millions d’euros au site de vente en ligne dont plusieurs entrepôts sont basés en France et un en Bourgogne. Mais en plus de sa déloyauté fiscale, il est reproché à Amazon de pratiquer une concurrence là encore déloyale aux librairies indépendantes françaises en offrant les frais d’envoi à ses clients et en leur faisant une fleur de 5 % sur le prix de vente.

Bref, en devenant ultra compétitif, le service à domicile en plus. “C’était une situation de distorsion de concurrence et de vente à perte. En cumulant, ils vendaient avec des marges très faibles. Leur chiffre d’affaires restait très important, mais accusait régulièrement de pertes du fait de cette politique”, relaie Wilfrid Séjeau.

Une pratique interdite qui défavorise les librairies aux pratiques traditionnelles, en règle avec les impôts. D’autant que l’argument d’une plus grande mansuétude à l’égard du géant américain du fait de la manne d’emploi qu’il crée ne tient pas pour Wilfrid Séjeau : “Quand Amazon crée un emploi, il en détruit 6 ou 7 en librairie.”

Nos sénateurs soutiennent le livre… et Amazon

Photo Marion Chevassus

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Contre une pratique industrielle de vente en ligne qui souffle une à une les librairies traditionnelles, les députés puis les sénateurs ont donc opposé à Amazon une impossibilité d’envoyer gratuitement les livres et de pratiquer les 5 % de réduction sur l’ouvrage. Tout au plus pourront-ils réduire de 5 % les frais de port. Ce texte a été voté (à l’unanimité au Sénat) au nom de l’équité économique, appuie le président de la région Bourgogne. “L’idée de cette loi est de faire respecter les règles concurrentielles.

C’est le rôle de l’État”, continue François Patriat, sénateur de la Côte-d’Or, pourtant en faveur du projet Amazon de Chalon-sur-Saône. Sa position ambiguë se traduit par une certitude : “Le commerce sur internet va se développer inévitablement. Vouloir y échapper, c’est le combat des canuts de Lyon. Ils luttent contre des moulins à vent : on n’échappera pas à Amazon. Même les enfants achètent tout sur internet.” François Patriat réitère : “Ce texte, n’a pas été voté pour lutter contre la concurrence d’Amazon, mais pour que les librairies puissent continuer d’exercer leur activité de conseil”.

Et sur ce point, il est suivi par Alain Houpert, sénateur de la Côte-d’Or. “Le livre est un objet extraordinaire. On est dans un monde de plus en plus globalisé, de plus en plus libéral, la contrepartie de la liberté, c’est aussi de mettre des règles, pour faire en sorte que tout le monde puisse s’exprimer.” Plus sensible à la qualité de l’offre qu’aux questions de concurrence, il explique : “Il faut trouver des cadres pour ne pas tomber dans la massification – on le voit dans le domaine de la chanson française – on a du mal à trouver de bons auteurs pour les Victoires de la Musique parce qu’ils ont du mal à vivre. Donc attention à ne pas saper aujourd’hui ce qui fera les forces vives intellectuelles de demain.”

Les logarithmes choisissent des bouquins pour vous. Cherchez l’erreur

“Amazon change les habitudes et rend impatient”, constate Wilfrid Séjeau. “C’est tellement pratique pour un lecteur de commander à domicile. Cela nous prive d’ailleurs de nos gros lecteurs, ceux qui venaient et achetaient une dizaine de livres à la fois. Aujourd’hui, ils ne passent plus que pour en dégoter un, plus rare, sur conseil du libraire.” Difficile alors pour le petit commerce de survivre.

“Parfois, je lis un livre et je me dis : ‘Tiens, celui-là, il plaira à Madame Untel’.”

Et justement, à quoi ressemblerait le paysage culturel de demain si Amazon venait à démanteler l’écosystème français de librairies ? “On tend vers une politique d’uniformisation culturelle”, estime le conseiller nivernais. “Les petits auteurs et les petites maisons d’édition comme Actes Sud se noient dans le magma d’internet, ils ne sont plus découverts et promus par les libraires comme à leur heure Paul Auster, Jean-Christophe Rufin, Pierre Lemaître ou Joël Dicker – Prix Goncourt des lycéens 2013. C’est aussi la fin de revues comme 6 mois ou XXI qui sont relayées par les librairies.”

Ce serait aussi la fin des lieux de vie comme l’envisagent la ou celle du Chapitre, selon sa directrice Marie Grandchamps. Conséquence à long terme : les machines vous diront quoi lire. Grâce à des calculateurs puissants, le site propose déjà des livres que des clients similaires ont également commandé.

“On tend vers une politique d’uniformisation culturelle”, estime Wilfrid Séjeau en passionné des lettres. Pour l’instant, le travail du libraire prend encore tout son sens dans la société, évitant une fracture culturelle entre ceux qui savent vers quelles références se diriger et ceux qui n’en ont aucune idée. “Nous savons quelles sont les maisons d’édition de qualité, quels sont les ouvrages les mieux réalisés sur des sujets pointus ou simplement sur le thème de la cuisine (autour de l’alimentation saine) ou du jardinage (réaliser son potager soi-même) – très demandés en ce moment. Nous sommes là également pour nos clients que nous finissons par bien connaître. Trouver le livre qui satisfait pleinement une personne à un moment donné, ça, seul un humain sait le faire.”

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2 commentaires

  1. Que vive la Readsistance! Vive Wilfried et ses compagnon-ne-s!

    Dijon Autrement le Mardi 14 janvier 2014 à 9h40

  2. Bravo pour l’article! Je suis vraiment contre l’uniformisation culturelle et espère que nos chères librairies pourront survivre, avec toutes leurs compétences, et tous les liens humains et sociaux qu’elles génèrent!

    Jauffret Chantal le Jeudi 16 janvier 2014 à 19h25