Adieu stations, adieu services

Photo Jonas Jacquel

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“Dernière station service avant le désert”. Voilà le surnom qu’a choisi de donner mardi 10 décembre dernier le député socialiste de Saône-et-Loire à l’amendement qu’il a défendu à l’Assemblée dans le cadre de la loi de Consommation 2014.

En effet, l’élu local s’est engagé en faveur de la survie des petites stations service de campagne, menacées de fermeture. Pourquoi ? Concurrence trop forte de la grande distribution, désertification rurale, évolution des modes de consommation et surtout mises aux normes européennes.

Chaque année, 250 stations services ferment. En 2012, la France ne comptait plus que 12.300 stations-service, contre 47.500 en 1975. Une situation préoccupante pour laquelle la région n’est pas épargnée.

Alors pourquoi y a-t-il autant d’eau dans le gazoil pour l’avenir de nos petites stations services ? Reportage en Côte-d’Or.

Service privé d’utilité publique

En mai 2013, le député UMP de Côte-d’Or Alain Suguenot avait déjà alerté publiquement la ministre de l’Environnement sur la disparition des stations service. La raison ? L’Union européenne demande depuis plusieurs années déjà à tous les distributeurs de carburants de se mettre aux normes. Des cuves à double paroi, des systèmes de récupération de fluides écoulés, et des pistes neuves. Seulement, les travaux coûtent très cher pour des commerçants qui ont déjà du mal à survivre de leur activité.

Alors la première échéance de mise aux normes, initialement prévue en janvier 2011, avait été repoussée au 31 décembre 2013. Mais en début d’année, 1 600 stations du territoire français n’avaient pas encore pu mettre leurs travaux en oeuvre. Pour éviter la fermeture d’un service considéré “d’utilité publique”, le député Thomas Thévenoud, a donc appuyé un amendement pour obtenir – avec succès – de repousser l’échéance à 2016 pour les plus petits débitants.

“C’est un sujet préoccupant, non seulement pour le secteur rural, mais aussi parce qu’un quart des Français habitent dans des communes sans station-service. C’est donc un problème, non seulement pour nos concitoyennes et nos concitoyens, mais aussi pour les artisans, les agriculteurs et les services publics locaux “, confie l’élu, soutenu de tous bords au Parlement.

Sauf que le problème date de bien avant les questions de mise aux normes…

Mammouth écrase les prix (à la pompe)

Les lecteurs routards le savent bien. Sorti des axes autoroutiers, il faut savoir “prendre ses précautions” en matière de carburant. Car plus les années passent, moins il y a de stations services sur le bord des routes départementales. Mieux vaut donc sortir de l’agglomération dijonnaise le réservoir bien rempli…

Les exemples d’itinéraires ” noirs ” sont légions : Dijon-Saulieu, Dijon-Pouilly, le passage du Morvan, la vallée de l’Ouche… Aujourd’hui, les petites stations de bord de route ont toutes mis la clef sous la porte, laissant leurs pompes à la merci des intempéries.

Ces dernières années, certaines stations-clefs ont été le symbole de la décadence du marché : la fermeture du relais Agip du lac Kir, ou encore les dizaines de stations qui longeaient autrefois la Nationale 6 entre Auxerre et Arnay-le-Duc.

Photo Jonas Jacquel

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Pour trouver du carburant, il faut donc être connaisseur, chercher le panneau du supermarché du coin installé en marge de l’axe routier. Car depuis les années 70, la grande distribution s’est progressivement emparée totalement du marché du carburant. Totalement, car avec des volumes d’achat immenses, les marques d’hypermarché sont devenues plus que concurrentielles.

Ainsi, sur 115 points de vente de carburant identifiés en 2013 en Côte-d’Or, les 51 premiers moins chers sont des points appartenant à la grande distribution : Atac, Carrefour, Géant, Leclerc, Système U, Colruyt… Et les 50 plus chers sont … les enseignes de carburant, avec un écart de prix pouvant dépasser les 15 centimes par litre ! Un comble alors que ces enseignes sont justement les fournisseurs de la grande distribution.

“Comment voulez-vous que je m’aligne lorsque j’achète le litre d’essence plus cher que le prix de vente en grande surface ? “

Premier exemple à Til-Châtel, sur la route d’Is-sur-Tille. Au comptoir de sa station-service Agip, la gérante ne s’inquiète plus des mises aux normes européennes à l’horizon 2016. La réfection de la tuyauterie des cuves de carburant a été faite en 2006 suite à une injonction de la Direction Régionale de l’Industrie, de la Recherche et de l’Environnement (DRIRE). Les travaux estimés à hauteur de 90 000 € ont été financé pour moitié par le Comité Professionnel de la Distribution de Carburants. ” Une chance inouïe ” selon la gérante, qui sans ça n’aurait pas pu continuer son activité. Et encore…

Car aujourd’hui elle n’imaginerait pas une seconde investir 45 000 € dans des travaux. En effet l’enseigne de grande distribution voisine ainsi que la crise lui ont fait perdre 70 % de chiffre d’affaire. “Aujourd’hui, quand on fait 80 000 litres par mois on est content “, détaille-t-elle se souvenant des 200 000 litres mensuels qu’elle débitait il y a encore peu. ” Lorsque j’ai repris l’activité, j’avais deux salariés et faisais vivre mon couple. Aujourd’hui je n’ai qu’une seule salariée le week-end, et je travaille 14h par jour “.

Alors dans ce contexte, elle ne voit pas l’avenir à très long terme : ” Je ne sais pas combien de temps ça va encore durer. A force de payer des charges, un jour je ne vendrai plus assez “. Vendre justement. Mais à quel prix ? Quand on lui fait remarquer l’important écart de prix entre les stations de marque et la grande distribution, la gérante réplique : ” Comment voulez-vous que je m’aligne lorsque j’achète le litre d’essence plus cher que le prix de vente en grande surface ? ”

Des service de proximité vitaux

Alors bien sûr, il y a l’argument de la qualité. ” C’est comme un café de bonne marque “, nous dit-elle. Avec l’essence de marque, on paye certes un peu plus, mais c’est meilleur pour le véhicule et on fait plus de kilomètres. Un discours tenu également à la station Total de Gilly-les-Cîteaux, sur la route de Beaune. Les deux pompes du patron sont les seules de marque face aux hypermarchés de Dijon à Beaune. Mais il l’assure, la qualité est là. Ce n’est pas la même clientèle. Lui, offre de l’humain, de multiples services de proximité comme le gaz, le gonflage des pneus ou un relais colis gratuit. Quant au gasoil, c’est promis, il ne gèle pas, ” contrairement à celui des grandes surfaces “.

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Le gérant de Gilly-les-Citeaux aussi a fait faire ses travaux, croyant à l’échéance 2011 pour la mise aux normes des cuves à double parois et de récupération des fluides. ” Des bêtises d’écologistes “, selon lui, mais qu’importe, les travaux sont faits. Et il restera ouvert le plus longtemps possible.

Tout comme Olivier Rousseau, un des trois seuls gérants de stations service ” indépendantes sans enseigne ” en Côte-d’Or. Revendeur de fioul dans la région de Liernais, il a ouvert depuis 2008 plusieurs pompes à essence automates en fonctionnement 24h/24.

Il s’approvisionne bien sûr chez les grandes marques, mais pas question d’estampiller ses points de vente à leur nom : “Je suis libre et indépendant des pétroliers trop gourmands “, affirme-t-il. Dans des zones noires comme celles-ci, ” les clients ne vont pas faire 35 kilomètres pour gagner deux centimes par litre “. Et pour ne pas vendre trop cher, il approvisionne ses dépôts avec ses propres camions.

Alors avec son petit commerce, il fait effectivement œuvre de service public, offrant un vital abreuvoir automobile aux conducteurs de la région. . Et ” ça marche ” ! ” Ma première concurrence est à 35 kilomètres “. Alors petit à petit, il se développe ” sur demande des communes “, entre Saulieu et Autun.

Car enfin, malgré les discours de désolation sur la mort des zones rurales, il faut bien que ses habitants continuent à y vivre. Donc comme un phénomène cyclique, lorsqu’un service autrefois omniprésent vient à disparaître totalement, il finit par renaître doucement, inévitablement. Au nom de la survie de l’espèce… automobile.

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