Trente ans après, ils marchent toujours contre le racisme

Photo Jonas Jacquel

Photo Jonas Jacquel

Il y a tout juste trente ans, au pied des tours de Vénissieux et sur fond de tension avec la police, germait l’idée un peu folle de relier Marseille à Paris à pied. Des filles et fils d’immigrés pour la plupart entrainent avec eux des centaines de personnes pour réclamer une meilleure égalité des droits.

Le 30 novembre 2013, comme un anniversaire, de nouvelles marches se dérouleront dans la plupart des grandes villes de France. A quelques jours de ce rendez-vous, le constat est accablant : le climat n’a que peu changé et ce morceau de l’histoire a souvent disparu de la mémoire collective.

Un passé oublié

De quinze au départ, ils sont 100 000 à l’arrivée en 1983, à Paris. Autant de personnes qui ont puisé leur inspiration dans les mouvements de Gandhi ou Martin Luther King. Le président de la République, François Mitterrand, reçoit même quelques-uns de ces marcheurs. Il promet alors d’accorder le droit de vote aux étrangers pour les élections locales… Un projet qui n’a toujours pas vu le jour.

Dans les salles de cinéma depuis hier, mercredi 27 novembre, le film de Nabil Ben Yadir, La Marche, retrace ce parcours. Mais à la sortie, le sentiment de honte se mêle à celui d’espoir : “Je ne connaissais pas du tout cet événement”, concède Mathilde, la vingtaine. Ses amies non plus, comme huit Français sur dix d’ailleurs. “En trente ans, il faut bien reconnaître que peu de choses ont changé”.

Cheveux grisonnants, Pierre est lui venu voir ce film par curiosité “après le matraquage médiatique accompagnant sa promotion”. “Ce film s’inscrit dans la lignée des œuvres revendicatives comme Indigènes, mais risque aussi d’exacerber les tensions et donc de faire le jeu du Front national”.

La France est-elle raciste ?

Dans une tribune au journal Le Monde, le présentateur de TF1 Harry Roselmack, a récemment réagi aux attaques dont a été victime La Garde des Sceaux et estime qu’elles révèlent un “héritage” du qui persiste dans la société française. Critiquée, insultée, invective par des enfants, Christiane Taubira concentre en effet une bonne partie de ces attaques. Comparée à un singe, elle affirme avoir “encaissé le choc», mais ne veut pas faire profil bas.

Des attaques “venues de temps obscurs que l’on croyait révolus”, atteste un collectif d’une trentaine d’associations qui a lancé un appel pour une nouvelle marche, le 30 novembre à travers toute la France. Il trouvera une résonance locale place du Bareuzai. “C’est une souillure pour la République”.

Pour Daniel Talin, président du collectifDom, le collectif des collectif des Antillais, Guyanais, Réunionnais et Mahorais à l’origine de cette mobilisation, il faut bien avoir conscience qu’entre ces deux marches, rien n’a réellement changé : “Les populations sont différentes même si la question du manque d’intégration reste la même”, assure-t-il. “À l’époque, c’était des Arabes que l’on bastonnait que l’on tuait. Nous n’en sommes pas là aujourd’hui, mais la société française se radicalise et laisse émerger son plus mauvais visage”.

La société française se radicalise et laisse émerger son plus mauvais visage

Il y a quelques jours, Maxime Musqua, l’homme des défis du Petit journal de Canal+ a reproduit la marche de 1983. Il est très largement passé par la Bourgogne faisant étape à Mâcon, Époisses ou encore Auxerre. À chaque fois, plusieurs centaines de personnes l’attendaient dans les villes étapes. “Les choses n’ont pas changé, l’exclusion est restée la même à ceci près que désormais les plus jeunes s’y mettent aussi”.

Alors la parole publique s’est-elle libérée ces derniers temps ? Pas forcément. Le 20 juin 1991, Jacques Chirac dérape en abordant la question de l’immigration : il évoque le bruit et l’odeur d’une famille “avec un père, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses entassée dans son HLM”. Avant d’ajouter : “Il est certain que d’avoir des Espagnols, des Polonais et des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes que d’avoir des musulmans et des Noirs”.

Un changement imperceptible et irréversible

Manuel Valls, avant de devenir ministre de l’Intérieur ira aussi de sa petite phrase. Dans l’émission d’une certaine Valérie Trierweiler, aujourd’hui compagne du chef de l’État, un reportage le montre en train de visiter la brocante de sa ville. Il lâche alors à son directeur de la communication : “Belle image de la ville d’Évry… Tu me mets quelques blancs, quelques whites, quelques blancos”…

“C’est une petite couche plus une petite couche”, image Daniel Talin. “Alors d’un coup, la balance va pencher de l’autre côté. Du racisme banal, nous allons passer à un racisme violent. Mais ce n’est pas pour ça que je considère que notre pays est raciste. Loin de là”.

Un avis que ne partage pas l’ancien secrétaire d’État à l’Intégration des gouvernements Cresson et Bérégovoy, Kofi Yamgnane. Selon lui, la France “a toujours été raciste”. “À un moment, le racisme en France, sous la République, n’était pas une opinion, mais un délit. Les gens en avaient honte, ils en parlaient sous le manteau”, explique-t-il. Il cite pour sa part le discours de Dakar sur l’homme noir de Nicolas Sarkozy comme élément déclencheur.

Martiniquais d’origine, Daniel Talin se sent encore plus français que d’autres : “La Martinique est Française depuis 1635. Bien avant la Savoie ou la Corse. Malgré ça, nous sommes exclus”. Il entend mettre ses compatriotes devant leurs propres contradictions. D’où l’idée de cette marche. Le vrai enjeu pour lui sera la mobilisation en région, plus que celle à Paris.

Marche contre le racisme
Samedi 30 novembre à 11h30
Place du Bareuzai à Dijon

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