Peuple muselé parle au monde

Photo Nazim Serhat Fırat

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“Je suis à , et ce qui se passe ici est impressionnant. Il n’est plus question du parc, de premier ministre ni même de gouvernement turc, il s’agit des Droits de l’Homme!”, réagit à chaud Sophie*, dijonnaise de 25 ans, avant de retourner, ce soir encore, sur la place Taksim. Etudiante dijonnaise depuis deux ans dans la capitale culturelle de la , elle n’avait jamais vu un tel déploiement de violence.

Voilà trois jours que la bagarre fait rage, prenant des airs de guerre civile.La police fait face à des citoyens pacifiques ; utilisant des méthodes agressives, arrêtant arbitrairement manifestants et opposants présents sur internet, capable de transmettre au reste du monde ce que le gouvernement tente de masquer dans les médias nationaux : une violence digne d’un régime autoritaire et non d’une république parlementaire.

A l’origine, une cinquantaine de protecteurs de l’environnement s’étaient mobilisés le 28 mai 2013 pour défendre le parc Gezi, destiné à être rasé pour accueillir à la place un grand centre commercial. La manifestation s’est transformée en émeutes lorsque la police a attaqué le rassemblement à grand renfort de canons à eau et de gaz lacrymogènes, pour laisser la voie libre aux bulldozers.

En trois jours, la protestation s’est élargie à tout le pays, avec pas moins de 200 manifestations recensées, dans 67 provinces, 1700 personnes ont été arrêtées, environ 2000 blessées.

Médias muets et reportages animaliers

Photo Nazim Serhat Fırat

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“Là bas, ça ressemble à la guerre, me dit une amie allemande mariée à un Turc vivant à Besiktas (un quartier d’Istanbul, ndlr.)”, Sophie reçoit en continu des messages sur son téléphone et sur les réseaux sociaux, seul support d’informations en temps réel, mais aussi vecteur de rumeurs infondées.

Elle n’est pas la seule à passer des coups de fil à l’extérieur, à relayer ce qui se passe ici sur les réseaux sociaux malgré tous les risques que cela comporte. Le gouvernement a tenté de museler la Turquie, aucun média national n’a relayé la qui fait rage dans les larges rues de l’antique reine du Bosphore.

“Au moment où la révolte faisait rage dans les rues d’Istanbul, une grande chaîne d’information diffusait un reportage sur les pingouins.” Le pouvoir tenu par le premier ministre Recep Tayyip Erdogan est visiblement très mal à l’aise face à ce qui pourrait bien être le début d’un printemps Turc. Les mouvements de protestation internationale Occupy  et Anonymous étaient en effet de la partie, revendiquant le droit à la d’expression et la fin du violent blocus policier.

Le mardi 4 juin, le gouvernement appelle au calme et présente des excuses quant aux débordements qui ont suivi l’occupation non-violente du parc le 31 mai 2013. Mais la foule trop silencieuse depuis le début du mandat de celui qui impose des lois de plus en plus restrictives sur les libertés publiques ne se satisfait pas d’une déclaration qui créer un amalgame entre citoyens révoltés et casseurs .

Debout pour la liberté

Photo Nazim Serhat Fırat

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“Je ne sais pas vraiment si tous les Turcs ont envie de voir démissionner leur premier ministre, explique Sophie. Pour mettre qui à sa place ? En réalité, si le peuple descend dans la rue, c’est pour protéger son droit à manifester, à s’exprimer et à préserver les libertés publiques de dérives autoritaires.” Les dernières mesures qui ont fait bondir la population ont été des restrictions relatives à la consommation d’alcool, aux moeurs sexuelles ou vestimentaires, le tout en accord avec un islam politique. Erdogan est en effet le disciple de Necmettin Erbakan, ancien premier ministre et fondateur de différents partis islamistes.

L’ombre d’une dérive islamiste flotte dans les esprits. Comme en Tunisie avec Ennadha, comme en Libye avec les salafistes, comme en Egypte avec les Frères Musulmans. Une peur dans l’air du temps dans un monde musulman déstabilisé par le vent de révolte entamé en 2011, mais pas seulement. Derrière, se dessinent les liaisons dangereuses des pouvoirs en place avec le Qatar, bras oriental d’une idéologie ultra-capitaliste et conquérante.

Dans une région en train de se redessiner en fonction de nouvelles alliances relatives à l’antagonisme Iran/Israël, chacun se place. Le Turc Erdogan a par exemple eu de fréquentes rencontres avec le Qatar ces dernières années et aurait protégé la construction de ce centre-commercial en partie financé par Doha, selon les allégations du gouvernement syrien. Le régime de Bachar Al-Assad ravagé par la guerre se permet de railler le gouvernement Turc – soutien de la rébellion en Syrie et donc ennemi – en l’accusant de “sauvagerie” avec des manifestants pacifistes. “Déconnecté des réalités”, la Syrie évoque la “démission” bienvenue d’Erdogan et accorde aux manifestants d’Ankara et d’Istanbul une vitrine inattendue… en soutenant médiatiquement leur révolte.

Photo Nazim Serhat Fırat

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La rue n’est pas prête à abandonner, et même, elle devrait gonfler ses effectifs. La Turquie sera de nouveau dans la rue après le travail, avant les examens – reportés. Sur les réseaux sociaux on peut lire ses nouvelles revendications : abolition de la démolition du parc Gezi, responsabilité pénale de la police face à ses exactions, libération des prisonniers de conscience, fin de l’interdiction des protestations publiques et interdiction de l’utilisation des gaz lacrymogènes.

Selon les dernières informations, certains médias ont reconnu leur erreur et ont commencé à couvrir les manifestations. Quant à la police, elle ne veut plus affronter les citoyens, mais les avoir à l’usure…

* : le prénom de notre interlocutrice a été modifié afin de préserver son anonymat.

Les commentaires sont clos.

  1. C’est bien la première fois que j’entends parler d’une ombre islamiste. Soyons sérieux, ils sont déjà au pouvoir. Mes cousins et cousines qui se trouvent et à Istanbul et à Ankara ne me racontent pas la même chose. Ce qui est en jeu, c’est la tête de Tayyip ! C’est la remise en avant des valeurs de la république kémaliste de 1923 : à savoir la république fondée sur les valeurs de la révolution française, l’étatisme, “la révolution permanente”, et la laïcité. Tout dépend des points de vue des personnes qui témoignent.
    Chose qui n’est pas mentionnée dans l’article et qui contextualise également la situation politique de la Turquie, ce sont les dérives autoritaires, sociologues et artistes en prison, et le fameux procès Ergenekon. Si de signes ne sont pas envoyés, l’armée devra assurer son rôle de garant de la Constitution.
    Et je finirai par en citant Mustafa Kemal Atatürk : « Je ne laisse, en tant qu’héritage spirituel, aucun verset, aucun dogme, aucune règle pétrifiée et figée. Mon héritage spirituel, c’est la science et la raison (…). Ceux qui, après moi, voudront avancer dans mon sillage, sans jamais s’éloigner de la raison et de la science, deviendront mes héritiers spirituels. »

    Arnaud Guvenatam le mercredi 5 juin 2013 à 12h34

  2. Je ne suis pas d’accord avec le commentaire d’Arnaud. Pour certains c’est effectivement la remise en avant des valeurs kémalistes, certes et c’est pour cela que l’on entend des slogans tels que “nous sommes les soldats de Mustafa Kemal”. Mais beaucoup de manifestants refusent cette idéologie. Après tout, Mustafa Kemal était aussi un leader extrêmement autoritaire, qui a réprimé la religion au lieu de laisser à chacun la liberté de décider et qui a surtout oppressé les minorité au nom du nationalisme turc. Pour tous les représentants de la minorité kurde sous la bannière du BDP ou encore les musulmans anti-capitalistes présents dans les rues, ainsi que pour beaucoup de défenseurs des droits de l’homme et des libertés y compris les artistes, le retour au kémalisme n’est clairement pas une option.

    Sonja le jeudi 6 juin 2013 à 9h09