Quand la filière équestre se sabote

Photo Jonas Jacquel

Photo Jonas Jacquel

Fini les clichés voulant que le cheval soit un sport de riches. En quelques années, l’équitation s’est démocratisée. En témoignent les nombreuses fillettes présentes à la manifestation samedi 9 novembre dernier, ou les slogans en faveur de “l’équitation pour tous” affichés sur le site internet de la fédération française d’équitation.

Sauf qu’en passant de sport de nantis à pratique populaire de poney-club, la filière équine a justement perdu beaucoup. Aujourd’hui, elle le dit elle-même, elle “est en péril”.

Alors pour comprendre le phénomène, nous sommes allés à la rencontre d’un propriétaire de centre équestre. Dans son domaine, il nous a décrit une situation encore plus catastrophique que celle prédite dans la rue par ses confrères…

La bataille du cheval

En Côte-d’Or, si vous souhaitez inscrire votre fille dans un poney-club le mercredi après-midi, il y a le choix. Il suffit d’ouvrir l’annuaire, pas moins d’une vingtaine de centres équestres se proposent à vous dans le département. Avec une telle concurrence, les prix sont vraiment attractifs : entre 13 et 15 € de l’heure pour une séance.

Et ça marche plutôt bien. Le propriétaire que nous avons rencontré, sur la côte viticole, ne compte pas moins de 150 licenciées dans son domaine. Quand nous arrivons chez lui, face aux écuries de 50 chevaux, on a du mal à comprendre pourquoi la filière est descendue dans la rue pour une simple hausse de TVA. À voir les installations, tout n’a pas l’air d’aller si mal, si ?

Eh bien non. Au contraire, car si la pratique de l’équitation est devenue en quelques années très populaire, elle n’en est pas plus lucrative pour autant. Pire, sa démocratisation et la multiplication des centres ont justement fait beaucoup de mal au secteur. C’est ce que nous expliqué Hervé*, ce petit propriétaire de centre équestre. Discret, souhaitant rester anonyme et n’ayant pas participé à la manifestation à Dijon, il a néanmoins beaucoup de choses à dire…

Beaucoup trop de charges pour des marges trop faibles

Pour comprendre la situation, il faut faire avec lui l’historique de l’équitation en France. “Dans la région, il y a dix ans, il n’y avait qu’un seul centre équestre. Aujourd’hui il y en a partout”, détaille-t-il, avant d’énumérer tous ses voisins. Installé il y a moins de vingt ans, lui aussi fait partie de la nouvelle génération de centres équestres qui ont profité de la démocratisation. Dans un rayon de 20 kilomètres autour du domaine d’Hervé, cinq centres se partagent difficilement la clientèle.

Il se souvient de la situation il y a une vingtaine d’années, “quand l’équitation n’était pas un sport démocratisé”. “Avec la gauche, sous Mitterrand, on est passé dans une société du temps libre. Les RTT ont un grand impact sur les centres équestres : ça a libéré les mères le mercredi. Elles ont ainsi pu accompagner leurs enfants pour faire des activités”. Et ainsi, avantagée fiscalement, la pratique s’est développée avec la construction de nouveaux centres.

Mais après plus de dix ans d’exploitation, Hervé déchante : “Les centres équestres ne vivent pas. Les propriétaires ne se payent pas et ne payent pas leurs salariés”. La faute à cette énorme concurrence qui s’est développée. “Les prix sont très bas”, constate le gérant. “Ça fait beaucoup rire les Anglais quand ils viennent chez nous et qu’on leur propose une heure d’équitation à moins de 15 €. À Londres l’heure est à 90 €, et en campagne anglaise l’heure est à 60 € !”

Photo Jonas Jacquel

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Avec plus de 150 licenciés, le centre équestre n’a qu’une seule salariée, “qui ne compte pas ses heures et peut seulement se dégager un salaire de 1 600 €”. Le reste part dans les charges, plus de 100.000 € par an. Plus de 1000 € par cheval, sans compter les travaux d’infrastructure. Et avec des prix concurrentiels, impossible d’atteindre un chiffre d’affaires décent.

Voilà l’impasse. Hervé déplore donc un milieu équestre “qui fait rêver des dizaines de gamines qui ne pourront que devenir palefrenières, sous-payées”. “Sans formation, elles se retrouvent en stage, en apprentissage à manier la fourche et le fumier, sans jamais pouvoir être employées. La moyenne des salaires dans le milieu est de 680 €. Vous savez, il n’est pas rare de voir des gérants de centres équestres faire un autre métier à côté”, explique-t-il avant de donner les exemples de petits emplois au black de ses voisins exploitants.

“À terme, on sera obligé de vendre”

Dans ce contexte, l’annonce de la hausse de la TVA de 7 et 19,6% – suite à une demande européenne d’harmonisation de la fiscalité française – résonne comme le glas du secteur. Dans l’immédiat, Hervé réfléchit à répercuter à deux niveaux la TVA selon la classe sociale de ses clients. “Mais à terme, on ne pourra pas continuer ainsi, on sera obligé de vendre. Les centres équestres sont déjà exsangues”. Car tout menace les centres équestres : la baisse du pouvoir d’achat au détriment des loisirs, et même le changement de rythmes scolaires. “Sans un mercredi complet de libre, les mamans n’emmèneront plus leur fille faire du cheval”.

Quant à l’argument national de la filière équine, affirmant que 80 000 chevaux seront abattus avec la hausse de la TVA, lui l’atteste, citant l’exemple espagnol de ce propriétaire ensevelissant lui-même ses propres chevaux abattus à l’aide d’un tractopelle.

Mais Hervé n’a pas souhaité pour autant participer à la manifestation le 9 novembre dernier. Car aujourd’hui, lucide d’une situation déjà catastrophique sans la hausse de TVA, il se dit “schizophrène” : “D’un côté nous ne sommes évidemment pas contents que la TVA augmente, mais de l’autre on sent bien qu’il faut qu’il y ait un coup de pied dans la fourmilière ! Est-ce bien le rôle de l’État de soutenir une activité qui crée des travailleurs pauvres ?”

Alors la création d’un “fonds cheval” annoncée par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault en vue de possibles subventions, il n’y croit pas : “Ca va apporter seulement 3 000 € par an à un centre équestre comme le nôtre. Un tiers seulement de l’impact de la TVA. Je ne veux pas forcer le gouvernement à soutenir quelque chose qui crée des emplois pauvres, n’est pas viable à terme et est en porte à faux avec l’Europe en allant manifester…”

Quelles solutions ?

Pour lui, le secteur est donc dans une impasse. Né de la démocratisation de la pratique de l’équitation, mais dont la démocratisation empêche d’en vivre. “Nous, on risque d’y passer. Mais si on résonne plus largement faut-il s’accrocher à ça ? Les prix n’augmentent pas – au contraire, ils baissent – et la plus-value n’est pas suffisante”, s’interroge Hervé.

Comment se sortir de la situation ? ” Moi je ne vois pas”, répond-il, avant d’avancer des solutions que lui-même qualifie de difficilement envisageables : “Il faudrait une disparition des centres équestres en grande partie, et une discipline qui redevienne un peu plus chère”. Car pour lui, “l’équitation ce n’est pas comme le tennis, avec seulement un terrain et deux raquettes”. C’est un sport qui ne peut qu’être cher, en raison des lourdes charges d’entretien de l’équipement et des animaux.

Alors quand on lui demande enfin s’il n’a pas l’impression de se saborder en présentant la situation de façon aussi lucide et déplorable, Hervé répond : “Non, nous sommes simplement prêts à changer d’activité”.

*Le prénom a été modifié.

Les commentaires sont clos.

  1. J’ai lu votre lien (l’article d’El Pais): c’est vraiment dommage d’en arriver là. L’argent, toujours l’argent…

    CamilleG le jeudi 21 novembre 2013 à 22h09

  2. Sabot…age!
    A 10% pas plus!

    Dijon Autrement le dimanche 24 novembre 2013 à 13h23