Mexico à l’honneur du sixième Festival international du film policier de Beaune

La 6e édition du aura lieu du mercredi 2 au dimanche 6 avril 2014. Après Paris, New York, Hongkong, Londres, Rome et Naples, le festival s’arrêtera cette année à Mexico.

Pour en savoir plus, lire le communiqué de presse ci-dessous.

“On a beaucoup évoqué le flamboyant “nouveau cinéma mexicain” né à la fin des années 1990 et symbolisé par le triomphe d’Amours chiennes d’Alejandro González Iñárritu (2000). Ses grands auteurs ont redonné à la production mexicaine une visibilité perdue dans le désert des années 1980-90. C’est un cinéma qui a pour ambition de trancher avec la production télévisuelle (les “tele novelas”) et hollywoodienne (les blockbusters qui saturent le marché domestique) en décrivant au plus près le quotidien d’un pays en pleine mutation. Dans ce cadre, la violence de la lutte des cartels, qui s’est étendue en véritable guerre d’État depuis plusieurs années, est un sujet qui affecte en profondeur la structure du pays. Les récits s’en ressentent, et même les oeuvres qui ne s’apparentent pas à des films de genre flirtent souvent avec des restes éparpillés de thriller ou de saga criminelle : du tueur à gages d’Amours chiennes à l’histoire d’enlèvement de Bataille dans le ciel (Carlos Reygadas), le polar n’est jamais loin.

Corruption, extorsions, kidnappings et massacres liés au narcotrafic sont le lieu commun des actualités télévisées. Au Brésil, pays d’Amérique latine gangrené par des problèmes de corruption similaires, les polars décrivant avec complaisance la réalité des favelas ont prospéré dans le sillage de La Cité de Dieu de Fernando Meirelles (2002) ou de Troupe d’élite de Jose Padilha (2007). Au Mexique, les films traitant de la corruption d’État et du taux de criminalité insensé qui rongent le pays sont nombreux mais ne se raccordent pas aussi ouvertement à la tradition du polar. Il s’agit souvent pour les cinéastes de revendiquer un message fort et de prendre la question du “genre” avec des pincettes. Le sujet est trop prégnant pour être traité comme dans un film de Scorsese ou Tarantino, et le “ludisme” du genre laisse place à un questionnement du spectacle de la violence.

La comédie et l’humour noir sont une voie possible: le carton du film El Infierno de Luis Estrada, qui dresse un portrait au vitriol et plein de dérision des narcos, peut être vu comme un bon exemple de divertissement aux enjeux très politiques. Mais d’autres films ont montré, ces dernières années, que le polar, à condition de ne pas céder à l’écueil de la complaisance, était un véhicule possible pour rendre compte du quotidien. Sin nombre, premier film de Cary Fukunaga, est un coup d’éclat qui traite de l’immigration de manière quasiment naturaliste (avec ces personnages de Honduriens accrochés au toit des trains en direction du Mexique), mais son intrigue est sous-tendue par une reconstitution incroyable des rites établis par les gangs. C’est au moins autant un thriller ultraviolent sur la manière d’échapper à l’emprise de ces gangs qu’un mélodrame entre deux immigrés épris de liberté.

Un cinéaste comme Amat Escalante, star du dernier Festival de Cannes, bascule de son côté du drame social au polar avec un rare souci de cohérence thématique. Los Bastardos décrivait déjà, à Los Angeles, la plongée de deux clandestins dans le crime. Mais avec Heli, son dernier film, véritable électrochoc, il va encore plus loin. Une longue séquence de séquestration infligée par les narcos à de jeunes adolescents qui ont joué avec le feu peut être vue comme l’opposé exact de la scène culte de torture de Reservoir Dogs de Tarantino. Nous sommes bien dans le thriller, mais la puissance hyperréaliste du film et sa dimension politique renversent complètement les codes du spectacle de la violence tel qu’il est pratiqué à Hollywood. On retrouve cette volonté de tordre les codes du polar dans La Zona (Rodrigo Plá, 2007), qui démonte le système sécuritaire mexicain et ses dérives paranoïaques en plongeant quelques membres de la petite délinquance dans un quartier ultra protégé de Mexico.

De leur côté, des films comme Días de gracia (Everardo Gout, 2011) et l’impressionnant Miss Bala (Gerardo Naranjo, 2012) n’hésitent pas à revendiquer tout un appareillage du thriller à l’américaine avec leur déluge d’effets visuels hérités du clip et du cinéma d’action. Le premier confronte un thème populaire (la Coupe du monde de football) à la réalité sordide du crime, le second démasque l’hypocrisie du “glamour” dans un pays livré au machisme le plus criminel (l’héroïne étant une miss locale plongée dans l’enfer des narcos). Ces polars bruts de décoffrage renversent les clichés et la tendance au folklore et à l’exotisme que certains cinéastes américains cherchent au Mexique (de Soderbergh dans Trafic à Oliver Stone avec Savages). N’oublions pas non plus que le Mexique a imposé une tradition du polar underground – baptisée “narco-cinéma” – riche de milliers de titres depuis les années 1980: ces films sortent directement en DVD et célèbrent la mythologie du crime organisé. Ce cinéma, financé par la mafia, est vu par tout le monde (82% des Mexicains n’ayant pas les moyens d’aller au cinéma). C’est contre les clichés de cette production “sauvage” – action, guns, hélicoptères, femmes, cocaïne, pick-up – que se joue une grande part du nouveau polar mexicain.

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