François Patriat : “La Bourgogne doit sortir de son image traditionnelle”

Photo Jonas Jacquel

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Souvent doublée au profit des départements, des agglomérations et même des communes, on a tendance à l’oublier. Demandez aux plus jeunes, ils auront du mal à vous définir la région Bourgogne et lister ses quatre départements. Trop vaste, trop hétéroclite, pas toujours compétitive face à ses voisines, la région Bourgogne est à la peine…

Pourtant, elle a encore de nombreux combats à mener : développement du très haut débit, prise en main des grandes problématiques environnementales, maintien de l’identité du territoire et prise en compte de son avenir… Des défis primordiaux pour une collectivité à qui l’État confère d’ailleurs de plus en plus de compétences.

Alors, quelle vision et quel avenir pour la Bourgogne ? Pour le savoir, nous nous sommes entretenus avec son président, François Patriat.

François Patriat, bonjour. Une nouvelle étape de la décentralisation française renforce le rôle de “chef de file” de la région. Un terme parfois obscur pour le grand public. Pourriez-vous définir ce que veut dire présider une région en 2013 ?

Présider une région, c’est faire des choix stratégiques pour l’avenir concernant l’attractivité des territoires, leur développement et leur émergence. C’est en fin de compte régler un certain nombre de problèmes quotidiens qui se posent et pour lesquels il peut y avoir une réponse de proximité. Mais c’est aussi faire en sorte de lutter contre le jacobinisme.

Alors qu’est-ce qu’un chef de file aujourd’hui ? C’est celui qui oriente, qui synthétise, qui décide. Sauf que la loi ne nous donne pas la possibilité d’assurer ce chef de filât régional pour une raison simple : constitutionnellement aucune collectivité ne peut imposer à une autre collectivité ce qu’elle doit faire. Ce n’est pas aux collectivités, communes, intercommunes, de dire ce qu’elles veulent faire. Je pense que c’est à l’État de dire aux collectivités ce qu’elles doivent faire, et avec quelles ressources.

Je suis donc chef d’une file que je ne peux pas maîtriser complètement. Aujourd’hui, l’État semble rejeter sur les collectivités le soin d’organiser entre elles leurs compétences. Je suis très critique sur ce sujet. Vous comprenez mon insatisfaction personnelle devant les choix qui nous sont donnés, qui en fin de compte ne tranchent rien.

Compétitivité, attractivité de la région Bourgogne sont devenus vos maîtres-mots. Pourquoi est-ce devenu nécessaire aujourd’hui de “vendre” une région à l’échelon national, voire international ?

Nous sommes dans une économie mondialisée où la concurrence joue du plus petit territoire jusqu’à l’international. La concurrence ne peut se faire qu’avec une vraie compétitivité. Qu’est-ce qui donne la compétitivité à un territoire ? Son attractivité économique et résidentielle. Les gens vont travailler dans le Sud car il y a l’aéronautique et le soleil. Mais tout le monde n’a pas le soleil, tout le monde n’a pas l’aéronautique.

Alors quels sont nos vecteurs ? Vitagora ou le nucléaire. La Bourgogne doit sortir de son image traditionnelle, d’une région viticole et gastronomique. Si demain les gens viennent en Bourgogne uniquement parce qu’il y a du vin qui représente seulement 4% du territoire et 6% des exportations, alors nous n’aurons pas gagné notre pari. Car ils s’arrêteront une journée à Beaune, et c’est tout. Il faut trouver des arguments clivants par rapport à d’autres régions, et ne pas oublier que nous sommes la 5ème région industrielle de France !

Un exemple que je cite souvent : Le Creusot a vu en 1984 la fin de l’empire Schneider et des usines. On pouvait tous penser que Le Creusot finirait aujourd’hui comme les houillères de Lorraine. Mais les élus locaux ont fait le choix d’une industrie orientée sur l’énergie. Et il y a plus d’ingénieurs aujourd’hui au Creusot qu’il n’y en avait il y a 30 ans. Aujourd’hui, cette ville s’est recréée un présent et un avenir industriel parce qu’elle a fait des choix stratégiques autour de valeurs sûres.

Pour affirmer cette compétitivité, on note à l’échelon local un développement des “marques de territoires”. En Saône-et-Loire avec CreativeLab Bourgogne, et bientôt à Dijon. Dans ce processus, les territoires hésitent beaucoup à se raccrocher avec l’image de la Bourgogne. Avec quatre départements, un territoire très vaste, se pose effectivement la question de la cohérence et de l’identité de la région Bourgogne….

C’est pire que ça. Le problème de la Bourgogne, c’est que, comme Champagne-Ardenne, c’est une marque extraordinaire. Combien de régions voudraient s’appeler ainsi ? Et entre nous, je préfère m’appeler région Bourgogne que Centre ou Pays-de-Loire ! Je ne comprends pas comment dans ce contexte les Bourguignons ne sont pas fiers de la Bourgogne.

Car la région vit toujours entre Bibracte et Alésia. C’est la Bourgogne des Gaulois, les tribus arvernes qui refusent de voir qu’il y a une capitale régionale. N’allez pas parler de capitale régionale en Saône-et-Loire ou dans la Nièvre. Pour eux c’est Nevers ou c’est Chalon-sur-Saône ! C’est la structure même de ce territoire, son étendue, prise entre deux grandes régions qui en fait la difficulté.

Et au lieu de chasser en meute pour gagner l’attractivité, nos territoires veulent jouer individuellement. Je regrette, mais la marque CreativeLab Bourgogne est invendable. 400 000 euros pour faire un logo… Allez interroger dans les rues d’Autun si les gens savent ce que signifie “CreativeLab Bourgogne”….

François Patriat, sénateur et président du conseil régional de Bourgogne | Photo Jonas Jacquel

François Patriat, sénateur et président du | Photo Jonas Jacquel

Pour gagner la compétitivité, le développement du très haut débit à l’échelle de toute la région semble primordial. Annoncé seulement en 2025 par le conseil régional, avec en parallèle les départements qui souhaitent lancer leur propre schéma de développement, le haut débit semble arriver à très petits pas…

Je tiens à dire que désormais, l’ensemble des départements a adhéré à notre Scoran, notre schéma d’aménagement du numérique. Ma stratégie pour la Bourgogne, elle est capillaire. Il faut aller couvrir par capillarité toutes les zones d’activité économique du département, celles qui en ont besoin. Il reste les zones rurales, en retard et en difficulté. Il faut les accompagner.

Dans les 5 ans qui viennent, toutes les zones AMII vont être couvertes par la fibre. [Dans le cadre du Programme national du très haut débit, le gouvernement Fillon avait lancé un Appel à manifestation d’intention d’investissement, NDLR] À partir de là, on fera de la capillarité dans les zones d’activité, et ensuite on tire jusqu’aux particuliers. Dans dix ans, on pourra estimer que 50% du territoire aura le très haut débit.

Je vois bien les cocoricos vainqueurs de chaque département, mais je ne suis pas dans cette stratégie. La fibre at home pour tout le monde, j’attends qu’on m’en démontre réellement l’utilité. Quand dans une petite commune vous avez 37 lignes éligibles et seulement 4 ou 5 qui s’abonnent, attention au coût ! Je pense que vouloir faire de la fibre partout à la maison va coûter des sommes qu’on ne sera pas sûrs de pouvoir payer.

Par contre, tenons compte des technologies alternatives. Je ne suis pas sûr que demain il n’y aura pas, soit par satellite ou la 4G ou 5G, 100 mégabits partout ! D’autant que la région Bourgogne a monté une centaine de pylônes Wimax qui peuvent servir demain à la 4G.

De par votre profession, vous connaissez bien également les territoires ruraux. Certains – le président du conseil général de Côte-d’Or François Sauvadet en première ligne – prédisent leur mort proche. Vous avez le sentiment que la situation s’est dégradée en 40 ans de votre carrière politique et professionnelle ?

Vous avez été ministre de l’Agriculture. Aujourd’hui la filière semble à la peine et donne de la voix pour dénoncer la disparition des petites exploitations…

Je suis passé en 1993 pour un oiseau de mauvais augure quand j’ai dit que la France, qui avait à l’époque 1 100 000 paysans, n’en aurait plus que 500 000 en 2020. On est en 2013, il y a à peine 600 000 paysans. Je refuse le scénario du 200 000, soyons clairs !

Mais l’agriculture nécessite aujourd’hui tellement de moyens, d’innovation, d’investissement, de technologies… Nous avons déjà une moyenne d’exploitation à 88 hectares. Et-ce que vous pensez que le modèle de petites exploitations productivistes telles que le vit la Bretagne aujourd’hui n’est pas le système mortifère ?

Je défends l’agroécologie, mais allez demander à un agriculteur de Saint-Seine-l’Abbaye s’il peut vivre avec 80 hectares. Il vous dira non ! Cela ne veut pas dire que je suis pour l’agro-industrie et les agrimanagers. Cela veut dire que le seuil de rentabilité nécessite une taille critique pour être viable et installer des jeunes dans des conditions qui leur permettent de vivre.

Je n’oppose pas non plus l’agriculture locale avec l’exportation internationale. Il faut que demain les Bourguignons se réapproprient leur agriculture. Si demain on peut fournir les écoles, les lycées, les hôpitaux, les maisons de retraite, les comités d’entreprise, en commandant autour de chez soi, imaginez l’économie que l’on fait ! L’agriculture est d’abord économique, puis sociale et environnementale.

L’objectif premier et avoué de la région, c’est la croissance. Mais n’est-ce pas en contradiction avec l’objectif global de diminution de 50% de nos dépenses d’énergie ?

L’objectif est bien de produire de l’énergie. L’idée, c’est plus d’énergie pour produire et moins d’énergie pour consommer. On peut créer de la croissance tout en donnant plus d’énergie. Il n’y a pas contradiction entre la dépense d’énergie et la croissance.

Je crois que nous devons passer de l’ébriété à la sobriété énergétique. Nous devons accepter d’avoir demain 50% d’énergies renouvelables : le bois (20%), le vent (30%), la biomasse et le solaire – pour lesquelles je me heurte d’ailleurs à des stratégies féodales. Je pense que le nucléaire a encore 50 années devant lui au moins, parce que nous n’avons pas de ressources d’énergie alternatives à court terme.

La région Bourgogne a donc un bel avenir démographique devant elle ?

Restons raisonnables. Les régions Picardie, Haute-Normandie, Champagne-Ardenne, Lorraine, Bourgogne sont les cinq régions qui auront le plus de difficultés dans quelque temps.

Pourtant nous avons le TGV, des autoroutes comme personne ! Mais notre population vieillit, les jeunes partent faire leurs études ailleurs – parce que le travail est ailleurs. Donc d’ici à 2025-2035, nous aurons une croissance de population de l’ordre de 4% tandis que les autres régions en auront 12, 25%.

C’est ce constat contre lequel nous devons lutter, et ce n’est pas la désespérance !

Les commentaires sont clos.

  1. Bizarre! Pas un mot sur la richesse de notre patrimoine bourguignon bien mal compris et bien mal exploité sur le plan du tourisme. Pas un mot sur nos églises romanes. La région a investi au mont Beuvray, fausse Bibracte, et à Alésia où on n’est même pas capable d’expliquer le déroulement de la bataille et où on dénigre notre histoire. Les touristes demandent autre chose. Et cela, M. Patriat ne l’a pas compris.

    Mourey le jeudi 5 décembre 2013 à 11h44