“A la foire, pitié, jouez le jeu !”

Photo Jonas Jacquel

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Alors que la foule, telle une marée, va et se retire chaque jour indifférente dans les allées de la foire de Dijon, les camelots restent fidèles à leur poste. Bagou obligatoire, humour taquin de rigueur, armés de persévérance, ils sont ceux que les néons abrutissent et que la poussière étouffe. Pourtant, ils ne cillent pas. Ils rient, même.

C’est à l’angle d’une allée louée par Polymonde qu’on rencontre Clémence Zitrone, petite-fille du Léon éponyme – ainsi qu’elle se positionne. La magicienne manipule des boîtes de fer, dessertit les couvercles en quelques tours de poignet habile. “Passez le doigt, ça ne coupe pas !” exulte la professionnelle, dans une énième démonstration énergique.

Pas de limaille dans la sauce tomate

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Le déssertisseur permet de décapsuler une boîte de conserve sans découper le fer | Photo Jonas Jacquel

Ils sont “rouillés, mal pratiques, abîmés par le temps”, vous avez reconnu les ouvre-boîtes traditionnels, posés sur la petite table entre des piles de conserves en attente, gueule béante. Eux, ils sont moches, pas colorés, ils découpent la tôle en laissant de la limaille de fer et de la saleté dans les aliments, ils n’auront pas le privilège de passer dans les mains de l’experte. Tandis que “mon déssertisseur, c’est-à-dire mon super ouvre-boîte qui va dessertir la boîte me permet de ne plus jamais me couper, de ne faire tomber aucun élément à l’intérieur et d’ouvrir mes boîtes dans leur totalité”.

“J’ai un guide que je pose bien à plat sur la boîte… hop, c’est parti pour 30 secondes de facilité.” Deux dames s’avancent. “Je l’ai acheté, ça ne marche pas ce truc.” Alerte à l’arnaque, toutes de méfiance, elles se rapprochent. Les voilà parties pour 3 minutes d’efforts, de concentration pour enfin réussir le tour de prestidigitation que Clémence pratique plus de cent fois par jour. Un peu fâchées de voir que l’objet les boude. “Ici, on vend des ustensiles innovants, souvent primés au Concours Lépine.”

“On”, ce sont les employés de Polymonde, une boîte spécialisée dans les gadgets. L’entreprise loue des mètres linéaires dans les allées de la foire, à deux pas de là où les fumets gras des restaurants s’entrechoquent. Les forains sont donc collègues, pas de concurrence, du respect, du soutien. Payés à la commission, ils doivent tout donner pour toucher un salaire honnête. “Moi je vise pas moins de 100 – 120 euros par jour, décrète Clémence, sinon, j’ai raté ma journée.” L’ex-agent immobilier se ravit d’être au contact des humains. Enfin, … quand ils jouent le jeu.

Camelots ou la persistance des humains dans la vente

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“Le côté humain de la vente a tendance à se perdre” | Photo Jonas Jacquel

“A Dijon, la foire, je la trouve plus sympa qu’ailleurs.” Pour Clémence, la foire, ça se travaille. “Je crois que pour vendre, il faut avoir un côté humain qui a tendance à se perdre.” Des fois, elle se met à hurler, mais pas si en face, la vendeuse est en “treppée”. “Ça, c’est des mots de forains, dit-elle : tu fais du “trep” quand tu as plein de gens autour de ton stand. Tu fais du “pogne” quand tu fais payer les gens (une pogne = une vente), le “coup de casque”, c’est quand tu fais un bruit et que tu provoques l’envie d’achat.” Clémence essaie de la provoquer, tout d’un coup en créant une émotion et elle espère que le chaland réagira.

Pitié, jouez le jeu !

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Certains clients viennent ici depuis 30 ans | Photo Jonas Jacquel

Certains font la foire depuis 30 ans en tant que clients : “Eh bien la foirrre, ce n’est plus ce que c’était !”, imite Clémence.

“On donne tous beaucoup de notre personne”, il y a des moments, elle est fatiguée, mais elle ne peut pas s’asseoir pour ne rater personne. Et puis, les gens sont fatigants aussi. “Ils sont méfiants. C’est ça qui est terrible. Ils tirent la gueule le matin à dix heures, ils ne sont pas contents.”

Clémence Zitrone retrouve le bagou de son supposé ancêtre et lève le ton : “Mais c’est notre boulot de venir vous attirer. Vous n’achetez pas, vous n’achetez pas… Ce n’est pas grave, on a passé un bon moment, c’était sympa. Mais tous les gens qui viennent là savent pertinemment comment ça se passe, ils savent à peu près d’avance ce qu’ils achèteront ou non. Alors mon message, c’est “Jouez le jeu !” et ça repartira comme ça !”

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